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mercredi 26 juin 2013

1474. Ep6. Vers une 3ème manche ?

Lorsque les Malouins avaient envahis l’ile de Wight, les Londoniens avaient réagi avec énergie et détermination. Nombre d’entre eux s’étaient engagés dans les équipages de la flotte. Edouard IV, roi d’Angleterre et Seigneur d’Irlande, avait chevauché immédiatement jusqu’à Portsmouth mobilisant au passage toutes les bonnes volontés qu’il rencontrait. Si le raid avait fait craindre une invasion, la défaite à Calais du 23 juillet rendit la menace parfaitement crédible pour nombre d’habitants du sud de l’Angleterre. Un sentiment d’effroi se répandit dans les campagnes et dans la ville de Londres. Les Français arrivaient. Le Roi prit des mesures d’urgence. Il ordonna de réquisitionner les meilleurs navires marchands présents dans la Tamise et de maintenir les milices en armes jusqu’à l’arrivée des vents violents d'automne. Le Parlement accepta de financer ce nouvel effort. Dans le Kent, le Sussex, et le Hampshire, la population resta en armes toute la saison, s’entraînant et surveillant constamment le littoral. Si elle aperçut de temps en temps un navire battant croix noire ou fleur de lys, elle ne vit jamais une flotte arrivée sur les côtes et débarquée une horde de Français ivres de vengeance. Fin septembre, une violente tempête annonça la fin de l'été et des grandes opérations maritimes. Edouard démobilisa ses troupes et espéra passer l’hiver tranquillement à remettre en ordre flotte et défense. Mais les grognements se développaient en Angleterre et la populace manifestaient publiquement son dédain pour le roi. En raison des fortes pertes navales, des réquisitions et des troubles dans le commerce, Londres, Douvres et Calais connurent quelques incidents publics. A l’hiver, même s’il avait ramené un semblant de calme, Edouard avait mauvaise réputation et l’arrivée d’émissaires français et breton n’avait rien arrangé.

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Représentation de la Tour de Londres au XVè siècle. 
 
La flotte bretonne revint dans ses ports rapidement après la bataille de Calais. André de Lohéac succéda à son compère Jean Quelennec dit le Vieux et on lui donna immédiatement le surnom de son prédécesseur. Se considérant comme trop âgé, André ne souhaitait plus prendre la mer. Mais, il fut nommé Seigneur de la Mer en charge du maintien et de la direction générale de la flotte bretonne. Ce titre supplantait celui des Amiraux de Bretagne. Le Seigneur de la Mer siégeait à Port-François et menait les services et la stratégie de la marine bretonne. Il était aussi le président du conseil de guerre de Bretagne en l’absence du Duc. Quelennec le Vieux, malade, se retira et mourut aux premiers frimas. Pour lui rendre hommage, André de Lohéac nomma un des nouveaux navires de son prénom : Le Vieux Jean, caraque de guerre de trente canons servie dans la marine bretonne jusqu’en 1540. Le duc promut Quelennec le Jeune au rang de vice-amiral, sans lui accorder les droits de l’amirauté qui revinrent au Seigneur de la Mer. Yann de Ranrouët prit en charge la Grande Escadre de Morlaix qu’André de Lohéac porta à 40 navires. A Port-François, Quelennec le Jeune commandait 10 bâtiments de la dernière génération. Il était chargé de leurs entraînements et de leurs améliorations. André de Lohéac voulait ainsi sanctuariser le Golfe de Gascogne et la Mer d’Iroise tandis que la Grande Escadre devait bloquer toute pénétration anglaise dans les eaux de Bretagne. Il entama aussi une étude des différents ports de la Bretagne Nord car depuis deux ans, le port et le chantier de Morlaix étaient constamment surchargés. Il fallait trouver un site approprié pour y développer un Port Ducal. Enfin, cannibalisant les prises anglaises et grâce aux fournitures navals en provenance de la Hanse, le Vieux réussit à porter la flotte bretonne à 60 navires. Elle comprenait dix caravelles garde-côtes, 8 caravelles d’escadre et 42 carvels, nom que le vieux attribua aux nouvelles caraques de guerre. La flotte bretonne passa la fin de l’été à patrouiller la Manche mais surtout à réparer les navires endommagés et à se réorganiser. Après l’équinoxe d’Automne, Quelennec le Jeune emmena son escadron vers le sud. Il embarquait les ambassadeurs du Duc auprès des puissances ibériques et de la papauté.

A la fin aout, Louis XI décida d’envoyer des ambassadeurs en Angleterre pour demander une trêve. Depuis la bataille de Calais, il pensait qu’Edouard IV n’avait plus les capacités de mener des actions sur le continent pour au moins deux années. Les Irlandais et les Bretons faisaient le travail pour lui. Ils avaient battus une flotte anglaise et auraient le champ libre l’année prochaine dans la Manche et la mer d'Irlande. A la toussaint, il envoya au duc les financements pour la flotte de Bretagne ainsi que pour le recrutement des Bandes de Retz, Rennes, Vannes et Nantes. En Angleterre, Philippe de Commynes et Jean de Rohan, émissaires de Louis XI et de François II, rencontrèrent de nombreuses résistances. Pourtant, Louis XI ne demandait qu’une trêve de plusieurs années et le Duc de Bretagne le contrôle des iles anglo-normandes. Mais, les Anglais ne désiraient pas la paix. La situation financière et militaire du royaume d’Angleterre était difficile. Cependant, le peuple, les marchands et la noblesse ne pensaient qu’à obtenir réparations de la France et de la Bretagne pour les pertes humaines, territoriales et navales des années précédentes. En décembre, lors d’une audience royale, Edouard IV demanda non seulement le retour des iles anglo-normandes mais aussi, celui de l’Irlande sous l’autorité de son seigneur légitime. En coulisse, il déclara que cette déclaration avait juste pour but de calmer la rue et qu’il était prêt à continuer les pourparlers. Philippe de Commynes et Jean de Rohan étaient sceptiques car ils connaissaient les préparatifs navals et militaires qui se déroulaient dans la Tamise et à Douvres. Apprenant cette situation, le roi de France décida d'employer toutes les armes diplomatiques dont il disposait. Le 18 décembre, trois courriers partirent le long de la Seine, vers la Manche.
Le Palais Royal du Louvre au XVè siècle, représentation tirée des Richesses Heures du Duc de Berry.

 

 

jeudi 20 juin 2013

1473. Ep6. Lord of Ireland

Cathédrale St Patrick de Dublin.
Extrait de la conférence de F.Duby sur la naissance de l'état moderne.

La Saint Patrick fut le  tournant diplomatique de l'année. Malgré la relation qu'en a laissée Philippe de Commynes qui nous présente l'incroyable session parlementaire de cette journée et les cérémonies qui en découlèrent, la réussite d'Henry Tudor reste mal connue car on ne sait que peu ou pas de choses sur les négociations personnelles qui se sont déroulées avant le premier Parlement de l'Irlande. Pourtant, ce succès renversa la situation géopolitique dans le nord-ouest de l'Europe.
La première réussite d'Henry Tudor est d'avoir rassembler en un seul endroit des groupes sociaux très hétérogènes. En effet, dans la cathédrale de St Patrick de Dublin, se trouvent ce jour-là, des membres de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie. Rien de plus normal dans la société médiévale, me direz-vous ! Mais, si on rentre dans le détail, la situation se complexifie à l'extrême. Prenons tout d'abord ce que nous appellerons la noblesse irlandaise. Elle se divise en deux catégories distinctes. La première est celle des clans d'Irlande dont fait partie le roi de Desmond du clan MacCarthy. Elle suit la loi irlandaise, la Brehon Law et elle accède au pouvoir et s'y maintient autant par hérédité que par la reconnaissance du clan. A l'inverse, la noblesse irlando-anglaise suit les règles de la féodalité et même si elle parle gaélique, ses représentants comme le comte de Kildare maintiennent leur pouvoir par des liens de vassalité typiques du moyen-âge, des hommages-liges. On note en plus de cette différence les divisions classiques entre haute et petite noblesse, entre riches et pauvres et entre puissants et faibles. Or, Henry Tudor rassemble les représentants de la noblesse de Meath, Leinster et Munster. Philippe de Commynes ne mentionne qu'en passant quelques petits nobles de l'Ulster et il souligne  l'absence de ceux du Connaugh. Henry Tudor réussit donc le tour de force de rassembler la noblesse du sud et de l'est de l'Irlande.
 Il obtient aussi l'appui des éléments les plus prestigieux du clergé irlandais. Évêques et Abbés des grands monastères d'Irlande sont là. Ils espèrent du jeune Tudor, outre le respect de leurs pouvoirs, la protection des biens de l'Eglise. La turbulence des rapports entre les différentes factions irlandaises rend problématique le maintien de l'ordre et de la paix civile. Même si églises et monastères sont peu visés par ces groupes, les pillages et les vols restent fréquents et endommagent ces centres de pouvoir, de richesses culturelles et économiques que sont les abbayes et les évêchés irlandais.
Enfin, les villes se partagent aussi en deux groupes. Les villes fondées par les vikings comme Limerick se distinguent par leurs institutions de Dublin, ville à l'origine de culture nordique mais où l'influence anglaise l'a emportée depuis longtemps. L'importance du commerce et la vie urbaine maintient une certaine unité dans ce groupe qui a augmenté son pouvoir depuis la réouverture des échanges avec le continent. Si les villes de l'est sont les premiers acteurs de la guerre de course irlandaise, toutes se rendent compte que jouer les Tudors leur permettra de contrer le pouvoir des seigneurs voisins et d'obtenir une meilleure protection.

Si sa première victoire est d'avoir rassembler tous ces groupes, Henry doit les unir derrière lui. C'est là que les relations personnelles de Jasper et Henry vont entrer en action. Premièrement, Louis XI fournit cette année-là un soutien financier plus important évalué à 30000 livres. De plus, il finance les mercenaires bretons qui vont rester quatre ans en Irlande et, enfin, il envoie un des plus grands diplomates du siècle, Philippe de Commynes. Pour le roi, cette aide a surtout pour but de maintenir la combativité des Tudor dans la guerre civile anglaise. Or, Commynes va utiliser ces finances pour renforcer l'influence des Tudors sur l'Irlande. Il voit plus loin que Louis XI et sait qu'un nouvel État menace bien plus l'Angleterre qu'une bande de corsaires retranchée sur l'île de Man.  Il épaule donc la tentative des derniers Lancastres. Deuxièmement, Jasper Tudor, maitre de l'île de Man dont la réputation de chef de guerre est bien établie, est ami avec Gerald Fitzgerald de Kildare et il a obtenu en janvier la main d'une des filles du comte. Enfin, Henry Tudor détient un nombre important d'otages des clans du Thomond. Il les envoie en Bretagne et en France début mars. Hors de portée de leur clan, ils vont être éduqués dans les  cours de Nantes et de Paris. Henry espère en faire ses futurs officiers.

Présent lors du 1er Parlement à titre d'observateur, Philippe de Commynes nous a transmis le discours de Gerald de Kildare devant l'assemblée. Cette intervention présente le jeune Henry comme un roi mais aussi comme un Irlandais de cœur. Puis en gaélique, Gerald fait hommage-lige à Henry le reconnaissant comme son seigneur et de facto comme le seigneur d'Irlande dont il n'est que le délégué. En retour, Henry reconnait Gerald comme son vassal et le nomme Chancelier et garde des sceaux de l'Irlande. Henry répond en Irlandais au serment de vassalité. Jasper Tudor suit alors son ami et prête hommage dans la même langue. Henry lui donne l'office d'amiral d'Irlande et le gouvernement de l'île de Man. Le troisième personnage et le plus surprenant à rendre hommage est, bien sûr, Tadgh Liath MacCarthy du Desmond qui est sur le champ nommé maréchal d'Irlande. Enfin, par le droit du vainqueur et parce qu'il a obligé nombre de chefs de clan à lui rendre hommage l'année précédente, Henry Tudor annonce la réunion au domaine de la Seigneurie d'Irlande du Thomond (territoire des O'brien), des cités de Waterford, Limerick et Dublin qui obtiennent le maintien de leurs chartes urbaines ainsi que le règlement de l'héritage de John Butler, 6th Earl of Ormond en sa faveur. Allié des Yorkistes, celui-ci n'a pas de descendant et vaincu en 1472, est maintenu en résidence surveillée. Il s'agit d'une confiscation déguisée car le comté aurait du revenir à son frère Thomas. Dernier des grands nobles du sud, le comte de Desmond prête serment. Il a été encouragé financièrement par Commynes et par le fait qu'il conserve le contrôle de Cork.

La chronique de Commynes, dont ce passage est devenu un classique de la littérature nationaliste irlandaise, ne parle ni de critique ni d'opposition pendant cette assemblée. Mais si elles ont existé, Henry Tudor les étouffa dans l'œuf  en présentant la tête du roi du Thomond qu'il a exécuté ce matin-là. Enfin, il reçoit la reconnaissance  de la France par l'intermédiaire de Philippe de Commynes qui en prend seul l'initiative comme l'a démontré J.Heers dans sa biographie de Louis XI. Alors et alors seulement, l'ensemble de l'assemblée le reconnait comme Seigneur de l'Irlande. Henry Tudor établit ainsi sa suzeraineté sur tout le sud. Il lui reste à la maintenir, à soumettre le nord et à obtenir la reconnaissance papale qui seul peut officialiser son titre.


L'Irlande avant les Tudors.
Le Pale est le seul territoire contrôlé par les agents du roi d'Angleterre.