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jeudi 20 juin 2013

1473. Ep6. Lord of Ireland

Cathédrale St Patrick de Dublin.
Extrait de la conférence de F.Duby sur la naissance de l'état moderne.

La Saint Patrick fut le  tournant diplomatique de l'année. Malgré la relation qu'en a laissée Philippe de Commynes qui nous présente l'incroyable session parlementaire de cette journée et les cérémonies qui en découlèrent, la réussite d'Henry Tudor reste mal connue car on ne sait que peu ou pas de choses sur les négociations personnelles qui se sont déroulées avant le premier Parlement de l'Irlande. Pourtant, ce succès renversa la situation géopolitique dans le nord-ouest de l'Europe.
La première réussite d'Henry Tudor est d'avoir rassembler en un seul endroit des groupes sociaux très hétérogènes. En effet, dans la cathédrale de St Patrick de Dublin, se trouvent ce jour-là, des membres de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie. Rien de plus normal dans la société médiévale, me direz-vous ! Mais, si on rentre dans le détail, la situation se complexifie à l'extrême. Prenons tout d'abord ce que nous appellerons la noblesse irlandaise. Elle se divise en deux catégories distinctes. La première est celle des clans d'Irlande dont fait partie le roi de Desmond du clan MacCarthy. Elle suit la loi irlandaise, la Brehon Law et elle accède au pouvoir et s'y maintient autant par hérédité que par la reconnaissance du clan. A l'inverse, la noblesse irlando-anglaise suit les règles de la féodalité et même si elle parle gaélique, ses représentants comme le comte de Kildare maintiennent leur pouvoir par des liens de vassalité typiques du moyen-âge, des hommages-liges. On note en plus de cette différence les divisions classiques entre haute et petite noblesse, entre riches et pauvres et entre puissants et faibles. Or, Henry Tudor rassemble les représentants de la noblesse de Meath, Leinster et Munster. Philippe de Commynes ne mentionne qu'en passant quelques petits nobles de l'Ulster et il souligne  l'absence de ceux du Connaugh. Henry Tudor réussit donc le tour de force de rassembler la noblesse du sud et de l'est de l'Irlande.
 Il obtient aussi l'appui des éléments les plus prestigieux du clergé irlandais. Évêques et Abbés des grands monastères d'Irlande sont là. Ils espèrent du jeune Tudor, outre le respect de leurs pouvoirs, la protection des biens de l'Eglise. La turbulence des rapports entre les différentes factions irlandaises rend problématique le maintien de l'ordre et de la paix civile. Même si églises et monastères sont peu visés par ces groupes, les pillages et les vols restent fréquents et endommagent ces centres de pouvoir, de richesses culturelles et économiques que sont les abbayes et les évêchés irlandais.
Enfin, les villes se partagent aussi en deux groupes. Les villes fondées par les vikings comme Limerick se distinguent par leurs institutions de Dublin, ville à l'origine de culture nordique mais où l'influence anglaise l'a emportée depuis longtemps. L'importance du commerce et la vie urbaine maintient une certaine unité dans ce groupe qui a augmenté son pouvoir depuis la réouverture des échanges avec le continent. Si les villes de l'est sont les premiers acteurs de la guerre de course irlandaise, toutes se rendent compte que jouer les Tudors leur permettra de contrer le pouvoir des seigneurs voisins et d'obtenir une meilleure protection.

Si sa première victoire est d'avoir rassembler tous ces groupes, Henry doit les unir derrière lui. C'est là que les relations personnelles de Jasper et Henry vont entrer en action. Premièrement, Louis XI fournit cette année-là un soutien financier plus important évalué à 30000 livres. De plus, il finance les mercenaires bretons qui vont rester quatre ans en Irlande et, enfin, il envoie un des plus grands diplomates du siècle, Philippe de Commynes. Pour le roi, cette aide a surtout pour but de maintenir la combativité des Tudor dans la guerre civile anglaise. Or, Commynes va utiliser ces finances pour renforcer l'influence des Tudors sur l'Irlande. Il voit plus loin que Louis XI et sait qu'un nouvel État menace bien plus l'Angleterre qu'une bande de corsaires retranchée sur l'île de Man.  Il épaule donc la tentative des derniers Lancastres. Deuxièmement, Jasper Tudor, maitre de l'île de Man dont la réputation de chef de guerre est bien établie, est ami avec Gerald Fitzgerald de Kildare et il a obtenu en janvier la main d'une des filles du comte. Enfin, Henry Tudor détient un nombre important d'otages des clans du Thomond. Il les envoie en Bretagne et en France début mars. Hors de portée de leur clan, ils vont être éduqués dans les  cours de Nantes et de Paris. Henry espère en faire ses futurs officiers.

Présent lors du 1er Parlement à titre d'observateur, Philippe de Commynes nous a transmis le discours de Gerald de Kildare devant l'assemblée. Cette intervention présente le jeune Henry comme un roi mais aussi comme un Irlandais de cœur. Puis en gaélique, Gerald fait hommage-lige à Henry le reconnaissant comme son seigneur et de facto comme le seigneur d'Irlande dont il n'est que le délégué. En retour, Henry reconnait Gerald comme son vassal et le nomme Chancelier et garde des sceaux de l'Irlande. Henry répond en Irlandais au serment de vassalité. Jasper Tudor suit alors son ami et prête hommage dans la même langue. Henry lui donne l'office d'amiral d'Irlande et le gouvernement de l'île de Man. Le troisième personnage et le plus surprenant à rendre hommage est, bien sûr, Tadgh Liath MacCarthy du Desmond qui est sur le champ nommé maréchal d'Irlande. Enfin, par le droit du vainqueur et parce qu'il a obligé nombre de chefs de clan à lui rendre hommage l'année précédente, Henry Tudor annonce la réunion au domaine de la Seigneurie d'Irlande du Thomond (territoire des O'brien), des cités de Waterford, Limerick et Dublin qui obtiennent le maintien de leurs chartes urbaines ainsi que le règlement de l'héritage de John Butler, 6th Earl of Ormond en sa faveur. Allié des Yorkistes, celui-ci n'a pas de descendant et vaincu en 1472, est maintenu en résidence surveillée. Il s'agit d'une confiscation déguisée car le comté aurait du revenir à son frère Thomas. Dernier des grands nobles du sud, le comte de Desmond prête serment. Il a été encouragé financièrement par Commynes et par le fait qu'il conserve le contrôle de Cork.

La chronique de Commynes, dont ce passage est devenu un classique de la littérature nationaliste irlandaise, ne parle ni de critique ni d'opposition pendant cette assemblée. Mais si elles ont existé, Henry Tudor les étouffa dans l'œuf  en présentant la tête du roi du Thomond qu'il a exécuté ce matin-là. Enfin, il reçoit la reconnaissance  de la France par l'intermédiaire de Philippe de Commynes qui en prend seul l'initiative comme l'a démontré J.Heers dans sa biographie de Louis XI. Alors et alors seulement, l'ensemble de l'assemblée le reconnait comme Seigneur de l'Irlande. Henry Tudor établit ainsi sa suzeraineté sur tout le sud. Il lui reste à la maintenir, à soumettre le nord et à obtenir la reconnaissance papale qui seul peut officialiser son titre.


L'Irlande avant les Tudors.
Le Pale est le seul territoire contrôlé par les agents du roi d'Angleterre.


mercredi 12 juin 2013

1472. Ep2. Guerre Navale, Guerre d'unification irlandaise.



En avril, le traditionnel convoi d’écus français arriva dans la capitale bretonne. Il était deux fois plus long que celui de l’année précédente. Pierre Landais assura son transfert vers le Blavet où se concentrait peu à peu les services de l’amirauté. Le chantier naval poursuivait ses constructions et on posa la quille de deux nouvelles caraques de guerre en juin. Les deux premières terminèrent leurs essais le 17 mars. Quelennec le Vieux les inspecta, il fit quelques remarques sur l’évolution de la marine depuis son jeune temps en bougonnant et toujours plein de morgue, admit ces deux nouveaux bâtiments au service actif, le 4 avril. Dix jours plus tard, elles partirent sous la direction d’André de Lohéac pour Morlaix où elles rejoignirent l’escadron du Ponant. Armées de canons tirant des boulets de fer, l’escadre transportait une cargaison de grande valeur : les 15000 livres que le roi envoyait chaque année à Jasper Tudor et elle escortait dix navires marchands transportant les bandes du Trégor et de Cornouailles que le roi avait louées au nom du dernier représentant des Lancastres. L’escale à Dublin fut des plus agréables et la flotte réduite aux seuls navires du duc mit le cap sur la Manche et la Normandie à St Jean. Elle se ravitailla à Barfleur en juillet et remplaça l’escadron de cinq navires qui avait patrouillé devant Calais depuis le début du printemps sur demande du Roi. Lohéac décida de prendre les choses en main et porta son escadre sur les côtes wallonnes. Il s’y empara de quelques navires anglais mais surtout en coula un certain nombre. Les boulets de fer faisaient merveille contre les navires marchands du roi d’Angleterre. Cette faillite de la flotte anglaise permit de couper le commerce de la laine pendant août et septembre. Cela mit en rage parlement, marchands et londoniens qui exigèrent du roi une action plus énergique dés la construction de la nouvelle flotte. A la mi-octobre, André de Lohéac mit le cap sur St Malo où il fit panser les plaies de ses hommes et hiverner sa flotte.

Le 3 aout, un curieux cortège de navires entra dans l’embouchure de la Loire. On reconnut facilement les 4 navires marchands qui revenaient de Lisbonne et qui avait quitté la cité ligurienne au printemps. Mais les 5 caraques, la caravelle et la galère qui se présentèrent firent sortir les habitants sur les quais et l’information fut criée de rues en rues jusqu’au château de Nantes. Menée par la Ste Anne d’Auray et la Notre-Dame du Lac dont les avirons battaient les flots, la flotte se glissa dans le port grâce à la marée. Yann de Ranrouët ramenait sa flottille dépareillée, usée jusqu’à la corde par le temps, les embruns et le manque d’approvisionnements navals. Il avait aussi contracté un certain nombre de dettes à Lisbonne pour assurer son ravitaillement en eau et en nourritures. Il savait qu’il aurait un très long rapport à faire à son duc et à son amiral. Mais aujourd’hui, il voulait profiter de ce que tous ressentaient. Ils étaient revenus et allaient fêter ça dans leurs familles et avec leurs amis. Jean de Quelennec et le duc comptaient les navires d’une des tours du château. Le vieil amiral se dit qu’il allait passer un certain nombre de soirées avec le Jeune Ranrouët pour obtenir toutes les informations et l’expérience qu’il avait pues glaner au cours de ses deux ans d’absences. Il mit cela de côté et demanda avec un rare sourire au duc de prendre congé pour aller retrouver son fils. Celui-ci lui ordonna de l'amener à dîner avec son commandant. François II voulait avoir la primeur des aventures de son chevalier de Noirmoutier.
Les provinces historiques d'Irlande.


L’arrivée des bandes bretonnes en Irlande changea la donne politique. Henri Tudor obtenait ainsi un corps de professionnels autour duquel construire une armée. Il rassembla ses soutiens du Pale (enclave anglo-normande autour de Dublin) et accompagné de Gerald de Kildare, il passa le mois de juillet à rallier par la force ou par la persuasion les lords de la province de Leinster. Henry Tudor savait que ses droits à la couronne anglaise étaient très tenus, mais les assassinats de l’année 1471 avaient renforcés sa détermination. Il poussa, cajola et força la main aux lords du Pale en maniant la carotte (l’or de Louis XI) et le bâton (la seule armée professionnelle d’Irlande). En août, les nobles anglo-normands et irlandais de Leinster s’étaient ralliés à son commandement. Le jeune Henri, son oncle Jasper et Gerald Fitzgerald de Kildare décidèrent de soumettre les provinces du sud. Le 3 septembre, des espions de Kildare ouvrirent les portes de Waterford à l’armée de Jasper. Deux jours plus tard, il écrasa l’armée du roi de Thomond et sa cavalerie captura de nombreux chefs de clans, le roi et son allié le earl de Ormond. Henri envoya des ambassadeurs au roi de Desmond. Ravitaillée par les corsaires de Dublin et de St Malo, son armée atteignit Cork le 3 octobre. Le roi de Desmond était dans les murs et poussa la municipalité à se rendre. La double menace navale et terrestre suffit à les dissuader. Le lendemain, Tadg Liath mac Domhnaill, roi de Desmond fit allégeance à Henry Tudor. Il préférait un roi en Irlande qu’un roi à Londres. A Noël, tandis que Jasper restait à Cork hiverner, Henry Tudor revint à Dublin avec le roi de Desmond et Gerald Fitzgerald. Il prépara une session parlementaire exceptionnelle pour la St Patrick. Il y convoqua les nobles les plus importants de Connaugh et d’Ulster ainsi que ses vassaux des provinces de Leinster et de Munster. Prenant des otages dans leurs familles, il libéra les chefs de clan qui lui rendirent l’hommage-lige et les nomma comte de leurs territoires. Enfin, il commença à prendre des cours d’Irlandais.

samedi 1 juin 2013

1469. Ep4. Décembre de décisions.

Sur la côte bretonne débuta un cycle inhabituel de tempêtes qui s'étendit largement dans le mois de janvier. Il s'accompagna  de la nouvelle des émeutes de Guyenne.  Le 14 décembre, le peuple de bordeaux avait détruit les cargaisons de deux navires et décapité leurs propriétaires, deux marchands nantais. Les négociants de la cité assiégèrent Pierre landais pour obtenir réparation et surtout la réouverture de bordeaux aux navires bretons. Depuis l'été, les marchands bordelais s'opposaient à l'application du traité des Estuaires et avec l'appui du duc de Guyenne, leurs agents excitaient la populace contre les bretons. La situation dégénéra en novembre quand deux marchands bretons critiquèrent la qualité de la cuvée 1468. Ils déclenchèrent une rixe que des agents du duc transformèrent en émeutes avec le résultat que l'on sait.

Porte Cailhau à Bordeaux.
En Angleterre, Jasper Tudor et les marins de St Malo avaient obtenus durant l'été des résultats plus que satisfaisants. Après plusieurs raids dans le pays de Galles, Jasper Tudor convainquit les malouins de lui prêter suffisamment de navires pour s’emparer de Dublin. Ils obtinrent la chute de la ville grâce à la complicité de marchands de la cité irlandaise. La présence des corsaires de Tudor avait entraîné la chute des échanges avec l'Angleterre et la perte de nombreux bénéfices. Les négociants irlandais lui ouvrirent leurs portes. De plus, Jasper Tudor passa un accord avec Gerald Mor, Lord of Kildare. En échange de son ralliement, il conserva sa place de Lord Deputy of Ireland, devenant de facto le second de Jasper Tudor. Si ces nouvelles inquiétèrent Édouard IV, il était bien plus préoccupé par la rébellion de son frère Georges et du comte de Warwick. À l’été 1469, la guerre civile reprit en Angleterre empêchant le roi d'intervenir sur le continent ou en Irlande. Il rappela, même, une partie de la garnison de Calais.

Reconstitution de la ville de Dublin au XVè siecle.
Sentant le moment venu, louis XI décida en octobre de régler ses comptes avec le Téméraire. Il rassembla son armée à Compiègne et Noyon. 5000 bretons faisaient partie de ces troupes. Il produisit devant une assemblée de notables deux lettres destinées au duc de Guyenne, fausses lettres forgées par son service des postes, dans lesquelles les deux ducs créaient une alliance matrimoniale. Le 3 décembre, cette assemblée déclara le duc de Bourgogne parjure, félon mais aussi coupable de crimes de lèse-majesté pour avoir forcé la personne royale. Louis XI fit publier ces lettres qui rallièrent la populace et qui trouvèrent terreau fertile dans les populations nantaise et malouine. De plus, il convoqua le ban pour le printemps.  Le 15 décembre, le commandant des troupes françaises, Antoine de Chabannes lança ses troupes sur Amiens et obtint à noël l'ouverture des portes de la ville. Alors qu’il venait de démobiliser ses troupes, Charles le Téméraire fut totalement surpris par cette suite d'événements et le duc ne rassembla qu'une armée de 5000 hommes mal ravitaillés pour défendre la Picardie. Antoine de Chabannes commandait 10.000 soldats bien approvisionnés par la proximité de l'île de France. Ils pouvaient tenir un long siège. Se sachant perdus, les amiénois se rendirent et les Français renforcèrent immédiatement la garnison. Le jour de l'an fut jour de liesse à Paris, jour de colère à Nantes et de rage à Malines, capitale du téméraire.