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vendredi 21 juin 2013

1474. Ep1. L'araignée tisse sa toile.



Château d'Amboise où fut élevé Charles VIII
Résidence royale dont Louis XI préféra ne pas trop profiter.
L'Universelle Aragne est le surnom qu’il laisserait à la postérité, se dit-il en lisant le rapport qui venait de lui parvenir d’Irlande par un des premiers marchands venus sur le continent. Louis XI se trouvait à Amboise en famille pour l’épiphanie. Son fils y résidait. Mais le roi trouvait sa présence déstabilisante. Il regarda par la fenêtre et pensa que Charles grandissait comme grandissait sa puissance. Ses actions diplomatiques de ces dernières années avaient engendré une alliance encore fragile mais qui s'affermissait de jour en jour par les coups d’épingles qu’elle donnait à ses adversaires. Si les Bretons n’avaient remporté qu’un succès partiel sur l’Angleterre, ils se renforçaient et les Irlandais se lançaient toujours plus nombreux dans la guerre de course. Une Angleterre occupée lui donnait le temps et les moyens pour intervenir ailleurs. Il décida de renforcer son soutien aux Suisses et aux Alsaciens qui se battaient dans les montagnes du Juras et dans les Vosges. Il avait d’ailleurs envoyé Pierre du Pont–L’Abbé dans cette région à la tête des bandes de Léon et de Cornouailles. Les Suisses demandant des artilleurs et des cavaliers, Louis avait monté les Bretons à ses propres frais et recruter des artilleurs à Lyon. En plein hiver, le baron du Pont-L'Abbé  avait lancé des raids profonds en Franche-Comté pour menacer les lignes de communication des forces Bourguignonnes. Pendant ce temps à l’est, les Suisses avaient dégagé l’ensemble des villes de Haute-Alsace et du Brisgau. En pleine révolte contre le duc de Bourgogne, les cités avaient accueillis avec joie leurs libérateurs et décidé de se gouverner elles-mêmes. Le duc d’Autriche envoya des hérauts pour en reprendre le contrôle, mais trouva porte close. Les villes avaient refusé en bloc. Malgré les réclamations de Sigismond, Louis XI continua pendant l’hiver à soutenir les prétentions des Alsaciens et l’expansionnisme suisse qui ne pouvait se faire qu’au détriment des Autrichiens, des Bourguignons ou des Savoyards. Enfin, il avait réussi à passer une alliance avec l’Empereur. Frédéric III empereur du St Empire Romain Germanique rassemblait une armée dans les villes rhénanes pour dégager Neuss que le duc de Bourgogne assiégeait depuis 6 mois. Il lui avait fourni quelques subsides mais les finances impériales étaient faibles et le recrutement lent. Louis XI hésitait beaucoup. L’année allait être décisive et il voulait séparer Bourgogne et Angleterre. Pour cela, il devait renforcer ses garnisons en Picardie ainsi que les moyens à la disposition des Normands et des Bretons. La France allait s’engager sur mer.

 Il était perdu dans ses pensées quand sa fille Anne arriva. Elle avait 13 ans et manifestait déjà un grand sens politique. Elle fit sa révérence et s’éloigna pour jouer avec son frère Charles. Elle savait déjà qu’il ne fallait pas le déranger quand il réfléchissait. Il soupira et se dit qu’il n’avait qu’à espérer que Charles aurait l’esprit aussi agile. Elle avait été fiancée à Nicolas d'Anjou mais celui-ci était mort l’année précédente. Il devait lui trouver un autre parti qui servit la cause française. Le roi hésitait entre le jeune Jean VI de Bretagne de 11 ans et Pierre de Beaujeu, un des plus grands seigneurs de la cour de France de 36 ans. Un mariage avec les Bourbons permettrait de fidéliser cette grande famille du royaume tandis qu’une alliance matrimoniale avec la Bretagne ne ferait que cimenter une alliance déjà existante. Le duc de Bretagne exigerait une dot en territoires et Louis ne voulait céder aucun parcelle de son royaume. Il regrettait encore la perte de Noirmoutier. Il faudrait qu’il consulte ses conseillers mais l’alliance des Bourbons lui paraissait plus stratégique car Pierre de Beaujeu, duc de Bourbon possédait des territoires importants en plein centre du royaume. De plus, Louis était mécontent de la prise des îles anglo-normandes par les Bretons. Il les considérait relevant du duché de Normandie et voulait les contrôler. Il aurait alors une monnaie d’échanges avec l'Angleterre et il pourrait peut-être obtenir la paix d'Edouard IV, ou au moins une trêve qui lui permettrait de s’occuper enfin du Téméraire.


Mais pour cela, il devait d’abord sécuriser ses flancs et enfoncer un nouveau coin dans les états bourguignons. Il espérait le retour rapide de Commynes pour qu’il fasse basculer le jeune René de Lorraine dans son camp. Si celui-ci fermait ses routes et ses forteresses au Téméraire, les terres du sud de l’état bourguignon seraient bonnes à prendre. Charles ferait tout pour conserver ses territoires ancestraux. Mais, si la France avait la Lorraine, les Suisses, les Alsaciens et les Bretons de son côté, elle n'aurait aucun mal à s'en emparer. Louis XI regarda son fils et sa fille puis se leva et se dit qu'il allait jouer ces deux pions avec le plus de soin possible.

 

dimanche 16 juin 2013

1473. Ep1. Année Tranquille ?

Sixte IV.


L’année débuta à Nantes par la visite du légat du Pape Sixte IV. Francesco Maria Scelloni-Visconti, nouvel ambassadeur de l’Eglise auprès de Louis XI, avait obtenu l’application des accords du concordat d’Amboise du 31 octobre 1472. Dorénavant, le pape demandait l’avis du roi pour la nomination de ses évêques. En échange, Sixte IV avait récupéré une partie des revenus ecclésiastiques français que la pragmatique sanction et les ordonnances de Louis XI lui avaient enlevés. Cet accord, s’il apaisa les relations entre l’Eglise et la France, ne comprenait pas les évêchés de Bretagne que le pape et son légat avaient refusés d’impliquer dans le traité. Louis XI réclama vainement qu’ils le fussent, considérant qu’ils étaient dépendants de l’archevêché de Tours. S’opposant aux entreprises des évêques gallicans, le pape avait refusé. Le légat italien se rendit en visite à Nantes en janvier. Le duc l’accueillit à bras ouverts ainsi que les trois professeurs qui l’accompagnaient depuis Rome. Ils devaient devenir les doyens des collèges de Droit canon, de Théologie et de Médecine de Nantes. Les deux premiers, étant prêtres et romains, devinrent les relais de la correspondance diplomatique entre la chancellerie bretonne et sa sainteté. Le troisième créa enfin un cours de médecine valable à l'Université. Ils renforcèrent donc les liens avec Rome. Les relations entre Pape et Duché ne furent jamais aussi troublées que celles avec la France. Le duc ne demandait de ses évêques que le respect des liens féodaux qui le reliaient à lui : l’hommage-lige de l’évêque pour les terres dont il était le seigneur et donc vassal de François II. La confirmation des accords des années précédentes devint évidente lorsque le vieil évêque de Nantes, Amaury d’Acigné, reçut une lettre menaçante du pape en avril 1473 et que le roi lui retira son soutien pour complaire à Sixte IV. Il fit sa réapparition à Nantes où il fit son hommage au duc en juin.

Jean de Rohan et sa femme parcoururent les Flandres de l’automne 1472 à la fin du Printemps 1473. Son voyage de découvertes avait un autre but. Il devait prendre contact avec les représentants de la Hanse et ceux des villes de Flandres. Il devait réparer les relations entre le Duché et les grands ports de la mer du nord. En effet, les actions régulières de la flotte bretonne dans la manche et le long des côtes anglaises avaient rendu le commerce difficile entre Flandres et Bretagne. Il obtint la réaffirmation des accords commerciaux précédents avec les cités d’Anvers et Bruges ainsi que, de la Hanse, la certitude d’un approvisionnement régulier en graines de lin même, en temps de guerre. L’association des commerçants de la mer baltique demanda à profiter des convois et de la protection de la flotte bretonne dés le printemps 1473. Si le comte obtint des Hanséates un accès à Amsterdam, il ne put briser le monopole que ces hommes avaient sur les graines de lin de Libau. En raison du conflit naval entre Angleterre et Bretagne, l’accord ne fut signé par le duc qu’en octobre. Ces longues négociations permirent à Rohan de prendre contact et de recruter un certains nombres  de spécialistes allemands et wallons. Ainsi, il embaucha un maître forgeron de Liège et deux de ses compagnons qui avaient fui la ville lors de son sac par le Téméraire. Ils devaient être les créateurs du premier haut-fourneau dans la cité de Pontivy. Jean de Rohan revint avec sa femme en Bretagne après avoir rendu visite au Téméraire en sa ville de Malines. S’ils furent impressionnés par sa richesse, ils le furent bien moins par les rumeurs qu’ils avaient entendues sur lui dans les villes drapières de Flandres. Le duc leur confia une lettre pour François II.
Louis XI obtint du Téméraire la prolongation de la trêve et il s’empara en février de l’héritage angevin. Puis il dut faire face à une insurrection dans le Roussillon. Perpignan se révolta contre les officiers du roi et ouvrit ses portes aux soldats de Jean II d’Aragon. Le roi envoya des troupes qui assiégèrent la ville jusqu’à l’automne. Malheureusement, les Aragonais arrivaient à ravitailler et renforcer la cité par mer. Louis XI dut accepter son échec et envoyer des émissaires à Jean II d’Aragon. A l’été, il fournit argent et matériels de guerre aux Suisses et attendit avec impatience les résultats des événements se déroulant en Manche. Dés septembre, il mit en marche la machine diplomatique qu'il avait développée. Des ambassadeurs partirent vers l'est, l'ouest et le sud.

Charles reprit ces projets d’extensions territoriales. Il voulait réunir ses terres du sud à celles du nord. Il commença donc l’année par envoyer des émissaires au nouveau duc de Lorraine René II. René devait choisir entre France et Bourgogne. Dans les deux cas, il considérait que c’était se jeter dans la gueule du loup. Louis XI avait absorbé l’Anjou tandis que Charles voulait contrôler les communications entre Dijon et les Flandres. René chercha à gagner du temps et à faire monter les enchères entre les deux souverains. Au bout de deux mois d’échanges diplomatiques, la pression des bourguignons devint si forte qu’il dut accepter le libre passage des troupes bourguignonnes sur ses terres. A partir d’avril, celles-ci purent se rendre sans retard en Franche-Comté. De là, elles entrèrent en Haute-alsace et tentèrent de remettre de l’ordre dans les cités rhénanes en ruinant les campagnes et en attaquant les villes. Devant un tel carnage, les alsaciens appelèrent leurs alliés à l’aide. Si Sigismond d’Autriche ne répondit pas, les Suisses déclarèrent la guerre au duc de bourgogne et intervinrent militairement grâce à l’or de Louis XI. Ils battirent le 12 novembre, une armée bourguignonne près de la ville de Héricourt. Pendant ce temps, Charles le Téméraire poursuivait ses rêves. Il s’attaqua à la ville de Neuss qu’il assiégea dés juillet. Ainsi, il désirait établir sa domination sur l’archevêché de Cologne et gagner une frontière sur le Rhin. A l’automne, le duc était encore devant Neuss qui résistait à tous ses assauts quand il apprit la défaite d’Héricourt et l’alliance de Louis XI avec L’empereur Frédéric.
 
Représentation du Siège de Neuss.

mercredi 12 juin 2013

1472.EP1. Heurts et Malheurs des grands de ce monde.

Jean Il d'Aragon, allié surprise du Téméraire mais ennemi attendu de Louis XI qui lui a confisqué le Roussillon et la Cerdagne 
La fin de l’été 1471 trouva Yann de Ranrouêt à Lisbonne où il reçut un message de François II l’informant d’un possible conflit entre la France et la coalition bourguignonne. L’ordre du duc le laissa sans voix. Naviguer dans la méditerranée était compliqué, en fait, quasi-impossible car il ne possédait ni les pilotes ni les portulans nécessaires. Il ne savait absolument pas où il pourrait ravitailler en vivres et en eau. Enfin, ses navires avaient besoin d’un carénage important qu’ils ne pouvaient recevoir qu’au Blavet. Il prit donc quelques précautions. Dans un message, il répondit et décrivit sa situation au duc, déposa ses parts de butin chez un agent des Médicis et il confia son courrier et une copie de son journal de bord à un navire breton de passage contre une somme rondelette. Mais, il fallait obéir. Il mit quatre jours à trouver des pilotes pour trois de ses navires. Le 29 septembre, jour de la St Michel, il mit les voiles pour la méditerranée. Ils y pénétrèrent le 11 octobre et remontèrent lentement vers le nord pour atteindre les côtes de Provence. Yann espérait faire escale dans un port français et y faire campagne. Malheureusement, les mois d’automne en Méditerranée n’ont rien de clément pour les lourdes caraques. Entrecoupés de courts jours de vent portant, les orages et les calmes plats se succédaient. Le moral des bretons diminuaient. Ils apprirent en mer d’une galère génoise que la France et la Bretagne étaient en guerre contre l’Aragon, l’Angleterre, la Bourgogne et la Savoie. Les marins remarquèrent que les prises potentielles, des galères, les fuyaient aisément et allaient se réfugier dans le premier port venu grâce à leur avirons qui leurs permettaient d’échapper au période de calme. Elles étaient bien plus agiles que les grosses caraques de Yann qui se mit à prier de ne pas rencontrer la flotte de guerre de l’Aragon. Heureusement, en septembre, celle-ci se trouvait sur les côtes de Provence qu’elle razzia consciencieusement. Mais faute d’adversaire, elle s’était repliée sur Barcelone assiégée dont elle bloquait l'accès à la mer. Or, le pilote portugais les avait dirigés vers les Baléares pour éviter la côte aragonaise. Au bout d’un mois de mer, ils virent enfin les cotes de l’archipel. Yann fit aiguade sur une des petites iles puis fit voguer vers le nord pendant une journée. Le lendemain, un vent plein nord se leva et souffla régulièrement. A l’aube, Yann se décida et convoqua ses capitaines. Sa flotte fit demi-tour vers Palma de Majorque.
 

Dans le Roussillon, les garnisons de Louis XI tinrent pendant l’automne car l’armée aragonaise n’engageait que peu d’artillerie, réservée pour le siège de Barcelone. Le ban aquitain et languedocien vint leur prêter main-forte sous la direction du comte de Saint Pol, connétable du Luxembourg. En Savoie, l’offensive bourguignonne avait autant surpris les autorités savoyardes que les forces royales. Les garnisons furent rapidement renforcées par des Franc-archers et des émissaires partirent pour la Suisse et pour Milan. Les milanais ne bougèrent pas. Les agents du roi recrutèrent une dizaine de milliers de mercenaires à Genève qui vinrent à Lyon. En novembre, l’armée aventurée à Nîmes se scinda en deux. La partie la plus importante partit vers le Roussillon tandis que l’autre retourna à Lyon. A noël, la nouvelle de la trêve entre le Téméraire et Louis XI fit la joie de tous les lyonnais. Elle ne réjouit aucunement les Savoyards ni les Aragonais qui se retrouvaient seuls face à louis XI. Ils s’empressèrent d’envoyer des plénipotentiaires. Si les troupes en Dauphiné ne bougèrent pas, celles du Connétable de Luxembourg poursuivirent escarmouches et raids jusqu’en janvier sans succès.

A Palma de Majorque,  le 12 novembre, le mistral s’était mis à souffler et les pêcheurs avaient décidé de rester au port pour la journée. Ils rafistolèrent leurs filets puis se mirent à caréner leurs barques. Les officiers des deux galères du port sortirent tard et retournèrent vite à leurs occupations lançant leurs sous-fifres s’occuper de la chiourme. Yann regarda les tours du port puis ses sept caraques qui se dessinaient à l’horizon. Il avait pris place dans la caravelle et était parti en avant pour prendre d’assaut une des tours du port. La Ste Anne d’Auray battait pavillon aragonais et paraissait poursuivie par sept navires portant fleur de lys. Un cri d’alarme retentit et le pilote portugais embarqué contre son grès répondit en bon castillan sous la menace d’un couteau. La caravelle arriva à toute allure dans le port et s’écrasa contre le quai. Les franc-archers en jaillirent , ils filerent vers les tours dont ils tuèrent les occupants. La chaîne fut coulée et deux caraques négocièrent la passe sur leurs lancées. Les autres jetèrent l’ancre et mirent des chaloupes à la mer. Sachant qu’il n’avait pas les moyens de tenir la ville, Yann de Ranrouêt lança ses troupes à l’assaut des galères dont il libéra les rameurs. Bagnards et esclaves musulmans se jetèrent sur la ville comme de loups affamés tandis que les bretons se rassemblèrent pour contrôler le port et les rues qui y menaient. S’ils vidèrent quelques maisons et entrepôts, ils entreprirent surtout de remorquer les caraques et les deux galères hors du havre. Les bagnards firent assez de dégâts dans la ville pour que la garnison reste occupée le temps de l’opération. Yann fit alors mettre le feu dans les deux tours du port avant de partir. Ravitaillée et victorieuse, la flotte vogua vers le sud-est pendant une journée puis vers le nord-est, la Corse et la Provence avec une cinquantaine de bagnards qu’on avait remis aux avirons. Le soir même, dans Palma de Majorque, la garnison et les troupes du Château de Bellver mirent fin à la révolte à coup d'épées et de hallebardes.

Yann de Ranrouët passa noël à Aigues - Morte. Il y avait vendu sa caraque la plus abimée et une des galères. Lorsqu’il apprit le début de la trêve entre France, Aragon et Savoie. Il décida de reprendre la mer au printemps et de retrouver l’atlantique. Il espérait avoir autant de chance en 1472, mais il n'y croyait pas.

 
La construction du royaume d'Aragon, source Encyclopédie Universalis.