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vendredi 25 octobre 2013

1476. Ep4. Bretons en la cour de France

Le long de la Loire, les cortèges de nobles progressaient lentement dans la chaleur de l’été. S’ils étaient habituels dans cette région, leur nombre frappa cette année-là les esprits du val. De l’est venaient la famille des Bourbons et ses clients tandis que l’ouest du royaume et le duché de Bretagne fournissaient maintes maisonnées aux caravanes luxueuses. Parmi les fastueuses compagnies provenant de Lyon, chevauchait Michel Landais à la tête d’une procession de mules et de mulets chargés de lourds ballots de toiles. Ce défilé était escorté par un groupe de mercenaires issus des bandes de Pierre du Pont-l’Abbé. Il devait rejoindre son duc et son père en la cour de France et rentrer en Bretagne dans la troupe ducale. A la St  Jean, cette dernière s’était arrêtée à Ancenis, le duc voulant y inspecter les travaux de la forteresse. Jean l’héritier prit schémas et croquis des défenses et du chantier. Cet intérêt pour la poliorcétique rapprocha père et fils qui s’arrêtèrent dans tous les châteaux, forteresses, forts, fortins et maisons fortes jusqu’à Blois. L’état de la duchesse de Bretagne nécessitait ces arrêts. En effet, à Angers, Gabrielle de Bourbon annonça officiellement sa grossesse. Tout à son bonheur, le duc offrit tout au long de son parcours dons et charités mais aussi agapes et banquets aux habitants du Val de Loire. Il dépensa sans compter au grand dam de Pierre Landais. L’arrivée des Bretons à Blois se fit en grand apparat au son des bombardes, des cornemuses et des trompes militaires. De fort bonne humeur, le duc n’en était pas moins déterminé à manifester sa puissance et son rang.
Scène de Tournois 
Louis XI l’attendait. Il avait séjourné à Blois depuis le printemps. Ses intendants y avaient rénové les appartements et rafraichi la décoration du château et de la ville. Aux moissons, tout était prêt. Les lices et les pavillons étaient dressés dans les prés fraîchement moissonnés au bord du fleuve. La suite du duc s’y installa tandis que celui-ci résidait dans des appartements que lui avait réservés le roi. Aucun monarque d’importance n’avait fait le déplacement. Seuls, les grandes familles de France étaient présentes ainsi que quelques grands noms de la noblesse bretonne. Le mariage était une affaire de politique intérieure chargée de renforcer le pouvoir royal, et non d’affirmer la place de la France sur l’échiquier européen. Pourtant, Louis XI y accordait une telle importance qu’elle intriguait la délégation bretonne. Le duc et ses officiers savaient quels étaient les objectifs de louis XI mais ils ne comprenaient pas où le roi voulait en venir. Pierre Landais trouvait que trop d’argent était dépensé pour ce mariage. Anne de France n’épousait pas un fils de roi, mais un baron. L'universelle aragne devait cacher quelque chose.
Juillet se déroula sans encombre malgré les habituelles disputes de préséance et de rang. Bretons et Bourbons tenaient le haut du pavé dans la cour de Louis XI. La grossesse de Gabrielle de Bretagne suscita, dans le clan bourbon, un regain d’intérêt pour le duché et Pierre Landais réussit ainsi à passer quelques accords commerciaux avec la noblesse auvergnate. Si la canicule qui débuta à la mi-juillet rendit les drapiers malheureux, elle offrit d’abondantes opportunités aux marchands de toiles de lin. Lorsque les dames de la cour découvrirent que Gabrielle de Bretagne faisait ample usage du tissu du Léon dans la confection de ses chemises, elles passèrent de nombreuses commandes auprès des marchands accompagnant la troupe ducale. Avant la fin de l’été, la reine de France et ses dames de compagnie vantaient le lin de Bretagne pour sa légèreté et sa fraicheur.
Nobles à la Chasse. 

Mais c’est le jeune Jean qui intrigua le plus les Français. Ils découvrirent rapidement que le jeune duc s’entraînait avec les mercenaires bretons qui assuraient la garde du roi de France et qu’il préférait le champ de manœuvre à la lice du chevalier. S’il faisait preuve du minimum de courtoisie et de solennité nécessaire à la cour de France, la noblesse française considéra rapidement qu’il avait un comportement singulier, inattendu et fort peu respectueux des valeurs chevaleresque. Intéressé par les arts de toutes sortes, l’héritier retrouva pendant son séjour à Blois son mentor Jean de Rohan qui lui laissa l’accès aux manuscrits et aux machineries qu’il avait rassemblé depuis le printemps. Il disparut ainsi pendant de longues heures chaque jour, esquivant maints jeux, chasses et amusements de la cour. L’arrivée de Michel Landais fut une véritable bénédiction pour le jeune Duc. Le jeune marchand revenait d’Italie avec une pleine caravane de nouveautés. Les bats de ses mules déversèrent un trésor de statues, de monnaies, d’amphores antiques, de tableaux italiens, de parchemins byzantins et de traductions latines. La sculpture romaine captiva la noblesse française et ducale. Mais elle laissa froide le jeune héritier de Bretagne. Avec l’aide de son compère de Rohan, il récupéra un inventaire de la caravane de Michel Landais et arracha au jeune commerçant toutes les œuvres écrites grâce à un cassette lourdement garnie. Deux jours plus tard, François II dut personnellement chercher son fils qui n’apparaissait plus aux festivités proposées par le roi de France, ni ne répondait à ses convocations paternelles. Ils eurent une longue conversation sur l’importance de la diplomatie, sur le rôle d’une cour et sur celui d'un jeune héritier. Le jour du mariage, Jean de Bretagne tint son rang de belle manière malgré les craintes de sa belle – mère. Le soir même, il faisait son premier rapport à son père sur les informations qu’il avait glanées. Il lui annonça que le Duc de Bourgogne assiégeait Nancy.

vendredi 4 octobre 2013

1476.Ep3. Printemps pour Mécontents

Les premiers d’entre eux furent les deux jeunes fils de François de Bretagne. Jean VI, le fils légitime, âgé de 13 ans, vit son emploi du temps chamboulé dés l’annonce du mariage Valois-Bourbon. Les dames de compagnie de Gabrielle de Bourbon le kidnappèrent le matin des premiers bourgeons et le conduisirent auprès de la duchesse. La duchesse avait fait débarrasser une salle du château de Nantes pour y installer une cour factice et on avait engagé un maître de danse pour 4 mois de leçons intensives. Ainsi, le jeune jean dut chaque matin pratiquer quatre heures durant l’art de la discussion, celui de la danse et des bonnes manières. Auprès des dames de Gabrielle, il s’essaya à la parole courtoise déclenchant maints fou-rires et de très rares pamoisons. Ayant perdu sa mère tôt, le jeune héritier manquait de raffinement. Avant le remariage du duc, la présence féminine autour de lui était rare et s’était résumé à quelques servantes mal dégrossies et aux femmes de ses maitres ou des membres de la Confrérie. SI, à Clisson, où siégeait la confrérie, ces dames de Bretagne se voulaient les arbitres du bon goût. A la cour ducale, elles paraissaient toutefois bigotes, précieuses et ridicules par rapport aux dames de compagnie de la duchesse. A la cour de France, elles auraient été l’objet des quolibets de toute la noblesse française. Pour Gabrielle, il n’était pas question que son beau-fils subisse ce genre d’insultes, surtout lors du mariage d’un parent avec une fille de France. Elle avait donc insisté auprès du duc pour policer le comportement de l’héritier. Ainsi, en ce printemps 1476, Jean passa les premiers beaux jours à l’apprentissage ardu de l’élégance et à l’essayage fastidieux de son trousseau de cour et de sa tenue de cérémonie. Pourtant, il ne se présentait pas sans arme à la cour de France. Habile aux armes sans être exceptionnel, bon cavalier comme il sied à tout noble, Jean, âgé de 13 ans, possédait une formation atypique pour l’époque. Il suivait régulièrement des leçons données par des maitres de l’Université. Il savait écrire et lire en latin et en français tout en étant capable de tenir une conversation en breton et il s’intéressait en particulier au droit. Son père ne comprenait pas cet engouement pour les connaissances universitaires mais le tolérait tant qu’étaient remplies les obligations c du jeune duc. Dans cérémonielles et militaires du jeune duc. Dans ces dernières, de petite taille, Jean s’entêtait à affronter plus fort et plus habile que lui. François II louait cet acharnement mais redoutait que les passions de son fils le poussent à l’intransigeance, notamment envers son demi-frère François d’Avaugour. François, Bâtard de Bretagne, avait poursuivi son entraînement militaire auprès de la confrérie. Relégué à Clisson depuis le début de son adolescence, il suivait un enseignement militaire qui allait devenir la base de la formation des officiers des bandes. Latin, Français, Breton n’étaient qu’abordés tandis que mathématiques, fortifications et arts mécaniques étaient au programme. François II comptait faire de son bâtard un des bras armés du duché, le premier ingénieur militaire non italien. Mais, en ce printemps 1476, François d’Avaugour qui avait espéré participer aux réjouissances du mariage Bourbon-Valois, apprit qu’il devait s’embarquer pour l’Irlande. Le duc voulait qu’il y reçoive son baptême du feu sous la direction d’hommes de guerre expérimentés et exemplaires comme les Tudors. Pour faciliter les choses, il lui offrit un nouvel équipement et déclara qu’une bonne épée était forgée aussi dans le sang. François II ne lui confia pas qu’il préférait le savoir loin de la France et de son machiavélique et très fortuné roi qui aurait pu allumer quelques ambitions désastreuses dans l’esprit d’un jeune bâtard influençable. Le roi en question ne débordait pas de joie en ce printemps. Les nouvelles de l’est étaient bonnes mais la venue de Jean de Rohan à Plessis les Tours avait gâché la fin du carême et les fêtes de pâques. Le duc de Bretagne l’avait envoyé renégocier les contrats des bandes. Leur compétence reconnue faisait des mercenaires bretons des hommes recherchés. Louis XI leur faisait autant confiance qu’aux suisses et les considérait bien plus solide que ses francs-archers. Mais, à partir du mercredi des cendres, il avait découvert un nouvel aspect des Bretons. Ils étaient durs en affaire. Vantant les réussites des bandes, des corsaires, de la flotte du Ponant et la fidélité du duc de Bretagne, Jean de Rohan négocia le plus âprement qu’il put les nouveaux engagements. Le Roi tenta d’abord de l’acheter en faisant allusion à des titres prestigieux, à des pensions mirifiques ou à des sommes faramineuses. Mais Rohan refusa. Quand Louis passa aux menaces voilées, le vicomte ne fit qu’exprimer, en souriant, son espoir de passer de longues semaines dans ses fiefs, tous hors du royaume de France à attendre la naissance de son deuxième enfant et à régler ses propres affaires. Les instructions du Duc étaient claires. D’une manière ou d’une autre, le roi devait payer toutes les promesses non tenues depuis 1473. Jean devait prendre son temps et récolter au passage un maximum d’informations sur la cour de France. Si certaines vieilles familles le traitaient en privé de maquignon pour sa rapacité commerciale, la réputation de sa famille, ses moyens financiers et son excentricité lui ouvrirent les portes de la noblesse française. Il débuta ainsi une série de correspondances avec des seigneurs d’ile de France, du Maine, de Provence, d’Anjou et d’Auvergne. S’appuyant sur ces sources d’information ainsi que sur la présence de Michel Landais à Lyon, Jean de Rohan envoya chaque semaine, jusqu’à l’été, un courrier en Bretagne. Il y donnait instructions commerciales, conseils de gestion de fiefs et fermes ordres de repos à sa femme. François II, son beau-frère, y lisait, lui, l’état des finances royales, de l’armée française, des factions à la cour de France et l’évolution de la guerre en Bourgogne.. Ainsi, début juin, Jean de Rohan fut le premier à apprendre la chute de Nancy. La garnison bourguignonne n’ayant pas été payée depuis des lustres, se rendit à Renée de Lorraine qui les assiégeait mollement. Louis XI s’en réjouit et décida de profiter de l’occasion. Il accepta les exigences de Jean de Rohan. Louis paya le double pour recruter les bandes. Il voulait absolument des troupes aguerries pour encadrer les piétons français. Lourdement escortée, une caravane achemina l’or français à Nantes. Rohan était encore à la cour de France lorsqu’arriva la St Jean. Dans un très rare accès de sincérité, Louis XI lui demanda ce qu’il désirait pour devenir son homme. Le vicomte lui répondit qu’aucun roi de France ne voudrait lui accorder ce qu’il avait obtenu du duc. Le roi en resta coi.
Banquet au XVè siècle.

jeudi 19 septembre 2013

1476. Ep2. Soie et Brocard sur le Rhône, Fer sur le Rhin.

A Nantes, les invitations au mariage d’Anne de France et de Pierre de Beaujeu parvinrent au duc début février. Il convoqua donc ses Etats pour la mi-septembre et non la mi-aout. Marié à Gabrielle de Bourbon et allié du roi de France, le duc était l’invité des deux familles. Une partie de son été serait donc destinée à suivre les festivités du mariage tout en faisant sa cour au roi de France pour obtenir quelques avantages financiers ou territoriaux. Le duc n’était pas dupe. Cette invitation avait aussi forme de convocation. Dans sa missive, le roi se réjouissait de revoir son allié, sa femme et de découvrir Jean, l'héritier de Bretagne. Louis XI profiterait de ce mariage, pour rassembler et consolider ses alliances. Le maréchal de Rieux et Pierre Landais l’informèrent que les festivités serviraient aussi à repérer et taire les mécontents à la cour de France. Manifestation de la puissance royale, cette cérémonie serait aussi un gouffre financier pour les familles nobles qui se devaient d’y participer et d’y apparaître sous leurs meilleurs atours. Les dépenses somptuaires que les nobles devraient réaliser pour tenir leurs rangs permettraient au roi de découvrir les ambitieux et les orgueilleux mais aussi de diminuer les réserves financières de tous ses turbulents vassaux. De Lyon, Michel Landais avait d’ailleurs prévenu son père que les marchands et les représentants des banquiers italiens étaient devenus les coqueluches de la noblesse d’Auvergne et que l’or génois, florentin ou vénitien changeait de main pour passer dans celles des drapiers et des tailleurs qui croulaient sous les commandes. Cet or invariablement revenait aux représentants des cités marchandes qui fournissaient aux artisans et joailliers, les brocards, les soies et les perles nécessaires à la confection des nouvelles robes et des nouveaux pourpoints. La noblesse empruntait à tour de bras et commandait sans compter pour embellir ses costumes de fêtes. Michel Landais donnait aussi quelques vagues informations sur les opérations en Alsace que René II de Lorraine avait ralliée à sa cause.
René II de Lorraine (reconnaissable à la croix de cette région) et ses piétons.

Pierre Du Pont l’Abbé était bien plus précis dans ses rapports au Maréchal de Rieux. Il y passait au crible les différentes phases de sa campagne d'automne en Alsace et de ses raids hivernaux en Franche-Comté. Accueilli à bras ouvert par les citadins rhénans, René II rassemblait une armée sur les bords du Rhin. Il espérait passer à l’offensive en Lorraine au printemps et libérer son fief à l’été. Sous les ordres de Pierre du Pont-l’Abbé, Les cavaliers bretons avaient mené deux chevauchées en Franche-Comté. Utilisant leur mobilité, ils passaient rapidement de vallée en vallée, surprenant les troupes bourguignonnes, menaçant les châteaux et pillant les villages. Les garnisons franc-comtoises éparpillées et réduites par les prélèvements de l’année précédente, se terraient dans leurs fortifications et laissèrent Pierre du Pont-l’Abbé battre la campagne comtoise en toute liberté. Dans sa dernière missive, il informait le maréchal de ses succès et de développements inattendus dans les cités rhénanes. Quelques mercenaires suisses y avaient entraîné les milices urbaines tentant de leur donner un semblant de valeur militaire. Or, les Alsaciens s’étaient pris au jeu et malgré le temps exécrable de la fin de l’hiver, s’acharnaient pour suivre convenablement les ordres des vainqueurs de Morat. De plus, les élites urbaines s’intéressaient de plus en plus au système de gouvernement des cantons helvétiques tandis que le duc d’Autriche avait toujours mauvaise réputation auprès des citadins. Malheureusement, le soutien helvétique se faisait attendre car les cantons discutaient des suites à donner à la victoire de Morat. Les cantons de l’est craignaient le retour du duc d’Autriche et l’expansion de Berne tandis que ceux de l’ouest menés par les Bernois voulaient définitivement écraser le Téméraire. Les débats se poursuivaient à Zurich depuis la noël et étaient au point-mort. Des envoyés de Louis XI étaient annoncés.


Lors du conseil de guerre du 27 mars, à Clisson, le nouveau Vice-chancelier Jean II de Rohan présenta des informations venant de ses contacts à Anvers et à Lyon. Le duc de Bourgogne avait parcouru ses fiefs pour obtenir des écus et rassemblait dans le sud une armée. Il avait convoqué ses Etats de Bourgogne à Dijon et leur avait tenu un discours fort patriotique et fort alarmant sur la montée en puissance des Suisses et de leurs perfides alliés allemands, traitres à leur duc. Les élites bourguignonnes avaient alors convenu de financer la défense de leurs frontières à hauteur de 6000 livres tournois par mois et ils demandèrent à Charles de fournir des capitaines à leurs garnisons et de renforcer la Franche-Comté. L’armée qui se rassemblait à Salins n’était plus aussi formidable que celle des années précédentes. Si les compagnies d’ordonnance du duc étaient en nombre, elles restaient incomplètes. Piétons, artilleurs et canons manquaient. Pendant l’hiver, le duc avait envoyé ses lieutenants recueillir les fuyards de Morat. 6000 hommes se présentèrent qu’il fallut rééquiper. Les nouveaux contingents de Flamands et de Picards tardaient à arriver et les détachements, pour renforcer les garnisons franc-comtoises, avaient affaiblis sa force principale ainsi que les troupes occupant la Lorraine. Les diversions de Pierre Du Pont l’Abbé avait porté leurs fruits. Enfin, le manque d’espèces irrita les mercenaires. Le capitaine Campobasso exigea que le duc tienne ses promesses mais les boues de l’hiver retardaient les transferts de fonds. A la fin février, de Bruges, Tommaso Portinari, le représentant de la banque des Médicis, fit parvenir des lettres de change à Pontarlier où Charles avait installé son armée pour surveiller les Suisses. Cette arrivée calma les querelles d’autant plus que le duc promit une augmentation des soldes. Mais cela coïncida avec l’annonce de la chute d’Epinal. Le 21 février, René II avait repris la ville vosgienne et s’efforçait d’installer des troupes fidèles dans toutes les garnisons que les Bourguignons avaient délaissées. Inexplicablement, le duc ne bougea pas.
Epinal au moyen-âge. source : http://patrimoine-de-lorraine.blogspot.fr

jeudi 4 juillet 2013

1475. Ep2. Diplomatie méditerranéenne.

Armoirie de l'Emirat de Grenade.

Lorsque Quelennec le Jeune fit escale à Lisbonne en juillet, il commençait à être pleinement satisfait de son escadron qui se comportait enfin en marin. Il déposa les diplomates à destination de la cour du Portugal. Un agent de Rohan prit contact avec lui et l’informa de la situation dans la péninsule ibérique. La Castille était en guerre contre le Portugal. Alphonse du Portugal n’acceptait pas qu’Isabelle de Castille devienne l’héritière du royaume de Tolède car elle était fiancée à Ferdinand, l'héritier d’Aragon. Le roi n’étant pas présent, le jeune vice-amiral décida de laisser les diplomates bretons puis de mettre les voiles pour Valence où il débarquerait les ambassades pour l’Aragon et pour Rome. Il passa le détroit de Gibraltar et profitant des vents océaniques, il remonta le long de la côte andalouse. A la hauteur d’Almeira, il reçut une visite inattendue. Un chébec se présenta devant la flotte bretonne et demanda une négociation avec les représentants du duché de Bretagne. Pendant deux jours, les représentants du Duc discutèrent avec ceux de l’Emir. Les Andalous offraient un accès complet à leurs marchés mais demandaient aux Bretons de leur vendre armes, poudre et canons. Quelennec le jeune répondit qu’aucun des représentants du duc ne pouvaient prendre une telle décision mais qu’il était d’accord pour emmener un petit groupe de Grenadins à Nantes. L’Emir devait bien prendre en compte qu’il n’aurait sa réponse qu’au printemps prochain. Le 15 aout, l’escadron de Port-François entrait à Valence. Quelennec le Jeune déposa les ambassadeurs de Bretagne puis fila vers l’Atlantique avec à son bord trois représentants musulmans.
Les diplomates en Castille et au Portugal ne réussirent qu’à renouveler les accords commerciaux des années précédentes. Ils désappointèrent Alphonse du Portugal quand ils lui annoncèrent qu’aucune des bandes n’étaient libres. Pourtant, il passa commande d'un certain nombre d'articles militaires que son pays ne pouvait produire en quantités suffisantes : poudre et éléments d'armures. Les deux délégations rentrèrent dés l’automne en Bretagne. A Rome, au contraire, les négociations furent longues mais fructueuses. En effet, les ambassadeurs bretons apportaient un message du légat du Pape en France. Celui-ci recommandait à sa sainteté Sixte IV de reconnaitre le pouvoir de Henry Tudor en Irlande et d’élever l’évêché de Vannes au statut d’archevêché. Ce nouvel archevêché aurait juridiction sur l’ensemble des terres du duché de Bretagne. Sixte IV décida de ne plus faire la sourde oreille et il présenta le projet à l‘administration vaticane. Cet archevêché permettrait de désolidariser les évêchés bretons de la France et donc des éléments les plus gallicans de l’église française. En ce qui concerne l’Irlande, le pape ne souffla mot.
Le Duc mit tout de suite son veto. Il n’allait pas recevoir les Grenadins. François II confia à son beau-frère Jean les demandes du Roi du Portugal en poudre et en armes. Et, devant lui, il souligna que le duché ne pouvait s’opposer à ce que des marchands indépendants entreprennent de vendre des armes aux musulmans. Jean comprit parfaitement le message. Rachetant des vieux stocks de l'ost breton, Rohan rassembla les marchandises rapidement. Profitant d'un beau mois de décembre, cinq navires de Rohan partirent vers le sud, officiellement à destination de Lisbonne. Ils avaient pour instruction de troquer armes et poudre contre sucre ou épices. Or Grenade était le terminus des routes musulmanes du commerce de ces denrées.
 
Carte de l'Emirat de Grenade en 1475

vendredi 28 juin 2013

1475. Ep2. Temps de paix en Bretagne.


François II vit la paix arrivée avec soulagement car l’énorme effort maritime qu’il avait entrepris commençait à peser sur ses finances et sur la population. L’armement de 50 navires avait prélevé une si forte partie de la population de pécheurs que la pêche, les sécheries et le commerce maritime avaient connu leur première baisse d’activité depuis les réformes de Pierre Landais. André de Lohéac restructura la marine bretonne par soucis d’économie et parce que Louis XI ne continuerait pas à financer une flotte aussi importante en temps de paix. Il diminua le nombre de navires en escadre à 20. 16 carvels et 4 caravelles se répartirent en deux escadrons, le premier à Morlaix et le second à Port-François qui resta le premier centre de ravitaillement et de construction des navires du duc. Le trésorier des Guerres vendit les plus endommagés et les plus anciens aux enchères à Nantes et Morlaix. Les agents de Jean de Rohan en acquirent cinq qui complétèrent la flotte embryonnaire du prince-marchand de Bretagne. Les acheteurs malouins cherchaient eux des navires armés car ils avaient obtenus du Sire de la Mer, le droit de s’armer en corsaire pour des nations étrangères. C’est ainsi que Jacques Danycan repartit en Irlande avec une dizaine de bâtiments malouins. La Notre Dame du Lac connut un sort plus funeste. Décortiquée par les charpentiers de Port-François, elle ne fut remontée qu’en 1477 et finalement, vendue. Yann de Ranrouët conserva le commandement de la Grande Escadre dite aussi escadre du ponant tandis que Quelennec le Jeune garda celui de l’escadron de Port-François. La Grande Escadre perdit nombre de navires anciens et ne se composa plus que de 12 carvels et de 3 caravelles à partir de 1475. André de Lohéac décida de maintenir les 8 caravelles garde-côtes pour lutter contre la contrebande en Manche.
Le retour des marins permit de réarmer de nombreux navires marchands et bâtiments de pêches dés l’été et les échanges avec les Flandres et la péninsule ibérique reprirent rapidement. Les navires bretons étendirent leurs rayons d’action jusqu’à Hambourg et jusqu’à la méditerranée. Si la Hanse dominait la Baltique, si les Anglais conservèrent l’avantage dans leurs relations avec les Flandres, les Bretons supplantèrent les autres nations dans le domaine du transport atlantique de marchandises. Seul, le Portugal maintient un commerce florissant autour du sucre de ses iles atlantiques. L’Irlande, encore en guerre avec les Anglais, entra directement dans le commerce breton. Rohan y écoula des armes et des canons tandis que les négociants de Morlaix y vendirent en priorité du vin, du sucre et du blé en surplus en Basse- Bretagne. Ils ramenèrent de la laine, des plants de lin et des peaux. Les plants de lin connurent un grand succès en Bretagne en raison de leurs faibles couts par rapport à ceux de la baltique. Pendant un temps, la laine approvisionna les ateliers de draps autour de Rennes et Vitré mais elle était trop concurrencée par la production de l’élevage breton qui se développait sur les terres incultes. Ainsi, la laine et les peaux d'Irlande disparurent rapidement du marché breton. Enfin, les malouins y trouvèrent un terrain de chasse idéale sous les ordres de Jasper Tudor avec la bénédiction du duc et du roi de France.


La Forteresse d'Ancenis, complétée en 1484, fut creusée dans la rive de la Loire et les parties vulnérables aux boulets construites en briques qui absorbaient mieux le choc des boulets de métal.
La diminution des dépenses militaires permit au duc de s’atteler à de nouveaux projets. En mai, il décida en son conseil de guerre de rénover les défenses de châteaux de sa marche avec la France. Il s’agissait de changer le dessin des forteresses pour adapter tours et murs à l’usage de l’artillerie. François II prit alors deux décisions qui changèrent la Haute - Bretagne. Il imposa une nouvelle architecture des forts avec des tours plus basses, semi-enterrées, aux murs doublés en épaisseur et capables de supporter deux à quatre pièces d’artillerie tirant en enfilade. Deuxièmement, il décida de rénover les routes de Bretagne pour faciliter le transport des pierres nécessaires aux nouvelles constructions et l’approvisionnement des forteresses. Ancenis et Fougères seraient les deux premières cités à profiter de ces innovations. Il exonéra les transports de pierres de tous péages et de toutes taxes vers ces deux destinations à condition qu’elles proviennent de carrières bretonnes.





Les nouveaux murs de Fougères complétées en 1487. le talus à gauche fut obtenu par le creusement des fondations et des douves.
Allié de la France contre le Téméraire, François II ne se préoccupait pas de la réaction de Louis XI concernant ces deux forteresses. S’il avait obtenu le contrôle des iles anglo-normandes jusqu’à la paix, les agents du duc l’avaient informé de l’opposition des parlementaires parisiens à l’enregistrement du traité d’Angers. Or, depuis février, Louis XI n’avait pas obligé son parlement à officialiser ce traité. Connaissant le pouvoir du roi de France et sa volonté implacable de le faire appliquer, François II comprit rapidement qu’il s’était fait berner par le résident de Plessis-lès-Tours. C’est ainsi qu’il exigea une petite hausse des tarifs de recrutement de ses mercenaires en août lorsque les trésoriers du roi vinrent recruter les Bandes du Léon et de Cornouailles. Cette petite vengeance ne mena à rien. Le jour de la St Michel, au dernier jour des Grands Jours de Rennes, François II annonça la transformation de cette cour de justice en Parlement.

Jean II de Rohan fut bien aise à l'automne quand sa femme lui apprit qu'elle était enceinte. Yann de Ranrouët, seigneur de Noirmoutier, vice-amiral de Bretagne le fut aussi quand il épousa la fille de Guillaume Chauvin, Isabelle, de 10 ans sa cadette. Ses témoins furent André de Lohéac et son ami Rohan. Enfin, Pierre Landais apprit que son fils se mettrait sur le chemin du retour à la nouvelle année. Son grand projet allait prendre forme.

jeudi 27 juin 2013

1475. Ep1. Le bâton ou la carotte.


Jacques III d'Ecosse, le pion surprise de Louis XI qui recevra à partir de 1474, une pension de 20000 écus de la France.
En Angleterre, Edouard IV reconstruisait lentement ses capacités navales. Les échanges avaient repris avec les bourguignons et la flotte bretonne semblait avoir disparu. Le roi avait réussi à rassembler une nouvelle escadre de vingt navires dans la Tamise et comptait l’envoyer à Douvres dés l’arrivée des beaux jours. Sa mission serait de protéger ses communications avec le continent. S’il avait réquisitionné quelques bateaux marchands, il avait aussi recruté en Flandres avec l’accord du Téméraire. Dix navires bourguignons devaient arriver à Calais au printemps. Charles lui promit aussi de revenir en Picardie dés qu’il aurait châtié les Suisses qui fomentaient troubles et désordres dans ses territoires et sur ceux de ses alliés. Jusqu’en février, Edouard IV essaya de séparer France et Bretagne. Il offrit à l’émissaire breton, Jean de Rohan, trêve, traité commercial avantageux et alliance matrimoniale. François demanda un temps de réflexion car il avait des engagements vis à vis de Louis XI et des Tudors, ennemis déclarés de l’Angleterre. L’attitude du duc ne surprit pas le comte de Rohan. Ménager la chèvre et le chou était devenu une tradition à la cour de Bretagne. Jean de Rohan savait pertinemment que son beau-frère ne changerait jamais de camp aussi facilement. Mais, comme tout chef d’état courtisé qui se respecte, François II fit monter les enchères jusqu’en février. Sa réponse arriva à Douvres, le 12 mars.
A Nantes, les propositions du roi d’Angleterre avaient fait sourire. Les subsides que Louis XI fournissait régulièrement au duché, étaient devenus une véritable manne pour nombre de bretons et pour le duc. Pierre du Pont - L’Abbé et ses bandes de Cornouailles et de Léon revinrent de Suisse pour les Vins du Duc. Le Baron de Rostrenen devint le bras droit du Maréchal de Bretagne, obtint un siège dans la Confrérie des Bandes et repartit avec le nouveau contingent de Bretons pour la France. Apprenant cette volonté de servir, le Roi de France fournit chevaux, armes et ravitaillement aux bandes de Retz et Nantes et l’envoya aider les Suisses. Pour la première fois, Louis XI conserva les compagnies de Vannes et Rennes pour servir à côté de ses Ecossais. Apprenant les discussions de l’Angleterre avec la Bretagne, Le monarque de France se déplaça jusqu’à Angers et rencontra François II. Il lui proposa la seule et unique chose qu’il désirait vraiment. Ce n’était ni la main d’Anne de France, ni un traité de commerce, ni des terres, ni un pénultième coffre plein d’or. Le 10 février, Louis XI offrit l’autonomie judiciaire. François sauta sur l’occasion et signa immédiatement le traité proposé dans lequel il était stipulé qu’aucune affaire de Bretagne ne serait jugée, ni examinée par le Parlement de Paris. Louis accepta aussi d’appuyer les bretons pour qu’ils obtiennent les iles anglo-normandes dans les négociations avec l’Angleterre. François II sortit réjouit de l’entrevue. Il ordonna la sortie de sa flotte et demanda à ses corsaires des actions plus vigoureuses.
A Londres, Jean de Rohan apprit la nouvelle avec stupeur et se présenta à Edouard IV le 4 mars pour l’anniversaire de son couronnement. Il lui déclara que le duc voulait la paix mais que liés à la France, les bretons restaient en guerre avec l’Angleterre jusqu’à la conclusion d’une trêve entre Edouard et Louis. Le 5 mars, la ville de Londres apprit qu’un émissaire d’Ecosse était arrivé dans la capitale. Il demanda et obtint audience au palais pour présenter ses lettres de créance. Le 10 mars, après les formalités d’usage, il annonça que le royaume d’Ecosse avait passé une alliance défensive avec la France. Edouard ne répondit rien. Louis XI avait réussi un coup diplomatique. L’Angleterre était seule et entourée d’ennemis. La nouvelle se répandit vite dans les villes et les campagnes. Le 12 mars, Yann de Ranrouët se présenta devant le port de Douvres. Il fit tirer à blanc ses navires, les uns après les autres. La cité fut prise de panique et une partie des habitants s’enfuit propageant la nouvelle d’un débarquement. Même si l’information fut vite démentie, Edouard IV comprit qu’il n’allait pas gagner cette guerre. Il demanda une trêve. Le traité de Douvres du 15 avril laissait à la Bretagne le contrôle des iles anglo-normandes dont le statut devait être fixé à la paix. La France obtenait la fin de l’alliance anglo – bourguignonne et une trêve de 6 ans. L’Irlande ne fut pas mentionnée dans le traité.
 

Château de Douvres

 

mercredi 26 juin 2013

1474. Ep6. Vers une 3ème manche ?

Lorsque les Malouins avaient envahis l’ile de Wight, les Londoniens avaient réagi avec énergie et détermination. Nombre d’entre eux s’étaient engagés dans les équipages de la flotte. Edouard IV, roi d’Angleterre et Seigneur d’Irlande, avait chevauché immédiatement jusqu’à Portsmouth mobilisant au passage toutes les bonnes volontés qu’il rencontrait. Si le raid avait fait craindre une invasion, la défaite à Calais du 23 juillet rendit la menace parfaitement crédible pour nombre d’habitants du sud de l’Angleterre. Un sentiment d’effroi se répandit dans les campagnes et dans la ville de Londres. Les Français arrivaient. Le Roi prit des mesures d’urgence. Il ordonna de réquisitionner les meilleurs navires marchands présents dans la Tamise et de maintenir les milices en armes jusqu’à l’arrivée des vents violents d'automne. Le Parlement accepta de financer ce nouvel effort. Dans le Kent, le Sussex, et le Hampshire, la population resta en armes toute la saison, s’entraînant et surveillant constamment le littoral. Si elle aperçut de temps en temps un navire battant croix noire ou fleur de lys, elle ne vit jamais une flotte arrivée sur les côtes et débarquée une horde de Français ivres de vengeance. Fin septembre, une violente tempête annonça la fin de l'été et des grandes opérations maritimes. Edouard démobilisa ses troupes et espéra passer l’hiver tranquillement à remettre en ordre flotte et défense. Mais les grognements se développaient en Angleterre et la populace manifestaient publiquement son dédain pour le roi. En raison des fortes pertes navales, des réquisitions et des troubles dans le commerce, Londres, Douvres et Calais connurent quelques incidents publics. A l’hiver, même s’il avait ramené un semblant de calme, Edouard avait mauvaise réputation et l’arrivée d’émissaires français et breton n’avait rien arrangé.

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Représentation de la Tour de Londres au XVè siècle. 
 
La flotte bretonne revint dans ses ports rapidement après la bataille de Calais. André de Lohéac succéda à son compère Jean Quelennec dit le Vieux et on lui donna immédiatement le surnom de son prédécesseur. Se considérant comme trop âgé, André ne souhaitait plus prendre la mer. Mais, il fut nommé Seigneur de la Mer en charge du maintien et de la direction générale de la flotte bretonne. Ce titre supplantait celui des Amiraux de Bretagne. Le Seigneur de la Mer siégeait à Port-François et menait les services et la stratégie de la marine bretonne. Il était aussi le président du conseil de guerre de Bretagne en l’absence du Duc. Quelennec le Vieux, malade, se retira et mourut aux premiers frimas. Pour lui rendre hommage, André de Lohéac nomma un des nouveaux navires de son prénom : Le Vieux Jean, caraque de guerre de trente canons servie dans la marine bretonne jusqu’en 1540. Le duc promut Quelennec le Jeune au rang de vice-amiral, sans lui accorder les droits de l’amirauté qui revinrent au Seigneur de la Mer. Yann de Ranrouët prit en charge la Grande Escadre de Morlaix qu’André de Lohéac porta à 40 navires. A Port-François, Quelennec le Jeune commandait 10 bâtiments de la dernière génération. Il était chargé de leurs entraînements et de leurs améliorations. André de Lohéac voulait ainsi sanctuariser le Golfe de Gascogne et la Mer d’Iroise tandis que la Grande Escadre devait bloquer toute pénétration anglaise dans les eaux de Bretagne. Il entama aussi une étude des différents ports de la Bretagne Nord car depuis deux ans, le port et le chantier de Morlaix étaient constamment surchargés. Il fallait trouver un site approprié pour y développer un Port Ducal. Enfin, cannibalisant les prises anglaises et grâce aux fournitures navals en provenance de la Hanse, le Vieux réussit à porter la flotte bretonne à 60 navires. Elle comprenait dix caravelles garde-côtes, 8 caravelles d’escadre et 42 carvels, nom que le vieux attribua aux nouvelles caraques de guerre. La flotte bretonne passa la fin de l’été à patrouiller la Manche mais surtout à réparer les navires endommagés et à se réorganiser. Après l’équinoxe d’Automne, Quelennec le Jeune emmena son escadron vers le sud. Il embarquait les ambassadeurs du Duc auprès des puissances ibériques et de la papauté.

A la fin aout, Louis XI décida d’envoyer des ambassadeurs en Angleterre pour demander une trêve. Depuis la bataille de Calais, il pensait qu’Edouard IV n’avait plus les capacités de mener des actions sur le continent pour au moins deux années. Les Irlandais et les Bretons faisaient le travail pour lui. Ils avaient battus une flotte anglaise et auraient le champ libre l’année prochaine dans la Manche et la mer d'Irlande. A la toussaint, il envoya au duc les financements pour la flotte de Bretagne ainsi que pour le recrutement des Bandes de Retz, Rennes, Vannes et Nantes. En Angleterre, Philippe de Commynes et Jean de Rohan, émissaires de Louis XI et de François II, rencontrèrent de nombreuses résistances. Pourtant, Louis XI ne demandait qu’une trêve de plusieurs années et le Duc de Bretagne le contrôle des iles anglo-normandes. Mais, les Anglais ne désiraient pas la paix. La situation financière et militaire du royaume d’Angleterre était difficile. Cependant, le peuple, les marchands et la noblesse ne pensaient qu’à obtenir réparations de la France et de la Bretagne pour les pertes humaines, territoriales et navales des années précédentes. En décembre, lors d’une audience royale, Edouard IV demanda non seulement le retour des iles anglo-normandes mais aussi, celui de l’Irlande sous l’autorité de son seigneur légitime. En coulisse, il déclara que cette déclaration avait juste pour but de calmer la rue et qu’il était prêt à continuer les pourparlers. Philippe de Commynes et Jean de Rohan étaient sceptiques car ils connaissaient les préparatifs navals et militaires qui se déroulaient dans la Tamise et à Douvres. Apprenant cette situation, le roi de France décida d'employer toutes les armes diplomatiques dont il disposait. Le 18 décembre, trois courriers partirent le long de la Seine, vers la Manche.
Le Palais Royal du Louvre au XVè siècle, représentation tirée des Richesses Heures du Duc de Berry.

 

 

samedi 22 juin 2013

1474. Ep2. Chroniques du duc de Bretagne. partie II.

 

François II passa une grande partie de l’année à régler des conflits administratifs entre Pierre Landais et Guillaume Chauvin. Il effectua pourtant trois déplacements notables cette année-là. Le premier d’entre fut un court voyage en février à St Malo durant lequel il présida le premier conseil de guerre du duché et distribua les pouvoirs entre les membres. L’Amiral y siégeait de droit et comme président en l’absence du duc tandis que le Maréchal de Bretagne ne devait y tenir que la seconde place. Il faut noter la présence de Jacques Danycan, gouverneur des iles anglo-normandes et que le duc invita comme représentant des corsaires. Il avait été appelé en raison de sa réputation grandissante et parce que François II voulait l’utiliser pour ses relations avec les bourgeois de ses ports. Pour la première fois, le Duc et ses officiers tentèrent de définir une stratégie commune pour maintenir la suprématie qu’ils avaient obtenue dans la Manche. La flotte qui s’était agrandie d’une dizaine de navires devait terminer la généralisation du gréement portugais et renforcer ses dépôts dans les villes de Morlaix, St Malo et Port-François. Il la chargea d’escorter les convois de marchands vers les Flandres et de patrouiller la Manche jusqu’à Calais. Il demanda aux corsaires de mener la course en Mer d’Irlande et au large du Cotentin. Lors de ce conseil de guerre fut aussi décidé de mener une enquête sur les fortifications littorales. Les Bretons pouvaient perdre l’initiative en mer et la faiblesse des défenses inquiétait Quelennec le Vieux. De même, François II demanda au Maréchal de Rieux de procéder à une revue des fortifications de la Marche de Bretagne et de planifier leur rénovation.


La production textile liée au Lin et au Chanvre en Bretagne à la fin du XVè siècle.
Le second déplacement du duc se fit à Port-François. Il y présida au lancement de deux caraques de guerre qu’il fit nommer du nom des archanges Gabriel et Raphaël. Il les confia à Yann de Ranrouët qui les emmena immédiatement à St Malo puis à St Valéry sur Somme. Le duc resta un certain temps dans le Vannetais avec Jean de Rohan. Ils discutèrent des réformes économiques et de leurs implications sur la stratégie de la Bretagne. Le duché devait maintenir ouverts la Manche et le golfe de Gascogne à son commerce pour préserver les routes maritimes du Lin. Avoir une marine était devenu une nécessité et François II devait être capable de l’entretenir seul sans l’apport annuel des écus de Louis XI. Il fallait donc que le duc augmente ses revenus dans les années à venir. La France en paix arrêterait de financer une flotte bretonne qui comptait quarante navires de guerre. François II accepta donc de développer les proto-industries et de favoriser les éléments novateurs en agriculture. Réaliste, il adopta les plans de Jean de Rohan pour renforcer ses finances. Une seconde fois, il proposa le mariage de son fils avec la petite Françoise de Rohan. Le Comte, cette fois, ne refusa pas. N’ayant qu’une héritière et sa femme multipliant les fausses couches, il demanda le temps de la réflexion.
Le troisième déplacement était attendu depuis longtemps par les Bretons. Le duc convoqua les Etats de Bretagne à Vannes et s’y rendit après les moissons. Il avait décidé de les réformer. Pour la première fois, il demanda la rédaction de Cahier de Doléances. De plus, Les députés des deux ordres séculiers devaient être élus par évêché ou par cité. Seuls, les comtes, les évêques et les maires siégeaient de plein droit. Or, le retour des Bandes en Bretagne après la seconde guerre de Bourgogne avait changé la donne politique dans l'état de la noblesse. Cette année-là, elle se divisa entre deux partis, la Noblesse Mercantile et la Noblesse Féodale. Les vétérans des Bandes et la noblesse littorale voulaient imposer une diminution des obligations de l’honneur nobiliaire pour profiter un maximum du commerce. L’entrée de cette minorité aux Etats permit de renforcer la position du Tiers dans les débats qui demandait moins d’impôts mais aussi plus de libertés commerciales. François II trancha en faveur de l’application totale des réformes de Rohan dans le duché. La forte pression du Duc, de leurs vassaux et l’influence grandissante de Jean de Rohan permirent de rallier les grands féodaux à ce programme. Mais ils firent opposition à toute nouvelle dérogation au statut de noble. Le duc obtint un recensement de la population qui devait se dérouler sur quatre ans et permettrait de réévaluer les revenus du duché. Il ordonna que dans toutes les paroisses soit tenu un registre des baptêmes, mariages et enterrements ainsi qu’un état des Franc-archers, avec leur âge et leur équipement. Enfin, il annonça que dorénavant, la moitié de sa part perçue sur les contrats des Bandes serait dédiée à la rénovation des fortifications de la marche de Bretagne.
Jean VI de Bretagne, âgé de 11 ans commença des études approfondies. Un maître d'armes vint à Nantes et le suivit toute l’année. En été, il fut confié à des représentants des Bandes qui devaient lui apprendre la guerre nouvelle. Enfin, il assista aux Etats de Bretagne et à quelques Grands Conseils où sa concentration fut remarquée. Jean grandissait et François II nota son enthousiasme pour toutes les choses nouvelles, pour la marine et l'artillerie, mais aussi l'art et les langues.
 

Portrait de jeune homme de la Renaissance par Boticelli, 1483.

 


dimanche 16 juin 2013

1473. Ep1. Année Tranquille ?

Sixte IV.


L’année débuta à Nantes par la visite du légat du Pape Sixte IV. Francesco Maria Scelloni-Visconti, nouvel ambassadeur de l’Eglise auprès de Louis XI, avait obtenu l’application des accords du concordat d’Amboise du 31 octobre 1472. Dorénavant, le pape demandait l’avis du roi pour la nomination de ses évêques. En échange, Sixte IV avait récupéré une partie des revenus ecclésiastiques français que la pragmatique sanction et les ordonnances de Louis XI lui avaient enlevés. Cet accord, s’il apaisa les relations entre l’Eglise et la France, ne comprenait pas les évêchés de Bretagne que le pape et son légat avaient refusés d’impliquer dans le traité. Louis XI réclama vainement qu’ils le fussent, considérant qu’ils étaient dépendants de l’archevêché de Tours. S’opposant aux entreprises des évêques gallicans, le pape avait refusé. Le légat italien se rendit en visite à Nantes en janvier. Le duc l’accueillit à bras ouverts ainsi que les trois professeurs qui l’accompagnaient depuis Rome. Ils devaient devenir les doyens des collèges de Droit canon, de Théologie et de Médecine de Nantes. Les deux premiers, étant prêtres et romains, devinrent les relais de la correspondance diplomatique entre la chancellerie bretonne et sa sainteté. Le troisième créa enfin un cours de médecine valable à l'Université. Ils renforcèrent donc les liens avec Rome. Les relations entre Pape et Duché ne furent jamais aussi troublées que celles avec la France. Le duc ne demandait de ses évêques que le respect des liens féodaux qui le reliaient à lui : l’hommage-lige de l’évêque pour les terres dont il était le seigneur et donc vassal de François II. La confirmation des accords des années précédentes devint évidente lorsque le vieil évêque de Nantes, Amaury d’Acigné, reçut une lettre menaçante du pape en avril 1473 et que le roi lui retira son soutien pour complaire à Sixte IV. Il fit sa réapparition à Nantes où il fit son hommage au duc en juin.

Jean de Rohan et sa femme parcoururent les Flandres de l’automne 1472 à la fin du Printemps 1473. Son voyage de découvertes avait un autre but. Il devait prendre contact avec les représentants de la Hanse et ceux des villes de Flandres. Il devait réparer les relations entre le Duché et les grands ports de la mer du nord. En effet, les actions régulières de la flotte bretonne dans la manche et le long des côtes anglaises avaient rendu le commerce difficile entre Flandres et Bretagne. Il obtint la réaffirmation des accords commerciaux précédents avec les cités d’Anvers et Bruges ainsi que, de la Hanse, la certitude d’un approvisionnement régulier en graines de lin même, en temps de guerre. L’association des commerçants de la mer baltique demanda à profiter des convois et de la protection de la flotte bretonne dés le printemps 1473. Si le comte obtint des Hanséates un accès à Amsterdam, il ne put briser le monopole que ces hommes avaient sur les graines de lin de Libau. En raison du conflit naval entre Angleterre et Bretagne, l’accord ne fut signé par le duc qu’en octobre. Ces longues négociations permirent à Rohan de prendre contact et de recruter un certains nombres  de spécialistes allemands et wallons. Ainsi, il embaucha un maître forgeron de Liège et deux de ses compagnons qui avaient fui la ville lors de son sac par le Téméraire. Ils devaient être les créateurs du premier haut-fourneau dans la cité de Pontivy. Jean de Rohan revint avec sa femme en Bretagne après avoir rendu visite au Téméraire en sa ville de Malines. S’ils furent impressionnés par sa richesse, ils le furent bien moins par les rumeurs qu’ils avaient entendues sur lui dans les villes drapières de Flandres. Le duc leur confia une lettre pour François II.
Louis XI obtint du Téméraire la prolongation de la trêve et il s’empara en février de l’héritage angevin. Puis il dut faire face à une insurrection dans le Roussillon. Perpignan se révolta contre les officiers du roi et ouvrit ses portes aux soldats de Jean II d’Aragon. Le roi envoya des troupes qui assiégèrent la ville jusqu’à l’automne. Malheureusement, les Aragonais arrivaient à ravitailler et renforcer la cité par mer. Louis XI dut accepter son échec et envoyer des émissaires à Jean II d’Aragon. A l’été, il fournit argent et matériels de guerre aux Suisses et attendit avec impatience les résultats des événements se déroulant en Manche. Dés septembre, il mit en marche la machine diplomatique qu'il avait développée. Des ambassadeurs partirent vers l'est, l'ouest et le sud.

Charles reprit ces projets d’extensions territoriales. Il voulait réunir ses terres du sud à celles du nord. Il commença donc l’année par envoyer des émissaires au nouveau duc de Lorraine René II. René devait choisir entre France et Bourgogne. Dans les deux cas, il considérait que c’était se jeter dans la gueule du loup. Louis XI avait absorbé l’Anjou tandis que Charles voulait contrôler les communications entre Dijon et les Flandres. René chercha à gagner du temps et à faire monter les enchères entre les deux souverains. Au bout de deux mois d’échanges diplomatiques, la pression des bourguignons devint si forte qu’il dut accepter le libre passage des troupes bourguignonnes sur ses terres. A partir d’avril, celles-ci purent se rendre sans retard en Franche-Comté. De là, elles entrèrent en Haute-alsace et tentèrent de remettre de l’ordre dans les cités rhénanes en ruinant les campagnes et en attaquant les villes. Devant un tel carnage, les alsaciens appelèrent leurs alliés à l’aide. Si Sigismond d’Autriche ne répondit pas, les Suisses déclarèrent la guerre au duc de bourgogne et intervinrent militairement grâce à l’or de Louis XI. Ils battirent le 12 novembre, une armée bourguignonne près de la ville de Héricourt. Pendant ce temps, Charles le Téméraire poursuivait ses rêves. Il s’attaqua à la ville de Neuss qu’il assiégea dés juillet. Ainsi, il désirait établir sa domination sur l’archevêché de Cologne et gagner une frontière sur le Rhin. A l’automne, le duc était encore devant Neuss qui résistait à tous ses assauts quand il apprit la défaite d’Héricourt et l’alliance de Louis XI avec L’empereur Frédéric.
 
Représentation du Siège de Neuss.

vendredi 14 juin 2013

1473-1477. Ep1. Les premiers pas dans la Renaissance

Allié de la France, la Bretagne connut quatre ans de paix. Dés l’année 1473, François II imposa les réformes de Rohan sur l’ensemble du domaine ducal. Jean de Rohan fit de même en ses fiefs du Vannetais et du pays de Nantes. Les Rieux suivirent leurs exemples pendant cette période. Les péages diminuèrent et les échanges augmentèrent. Seuls subsistèrent les péages entre les comtés. Le commerce et le partage des idées renforcèrent la prospérité de la paysannerie et la puissance des villes. Celles-ci avaient vu leur rôle s’accroitre et le duc décida de le prendre en compte. Le rôle des villes françaises pendant la seconde guerre de Bourgogne avait impressionné François II et ses officiers. Si Roye et Montdidier s’étaient rendu, Beauvais avait d’abord résisté seul puis avec des renforts royaux mais aussi de Paris et de Rouen. Depuis Jean V, Nantes possédait l’embryon d’une municipalité avec un capitaine de ville et un conseil de quatre à cinq bourgeois. Le duc décida d’étendre les libertés urbaines dans son domaine et donna des chartes urbaines aux villes de son duché : Nantes et Rennes les reçurent dés 1473 tandis que Morlaix, Quimper, St Malo et St Brieuc et Vannes durent attendre 1475. Sur son propre domaine, Rohan les accorda à Pontivy. Enfin, en 1476, Blavet dont la population avait quadruplé depuis la création du chantier naval obtint une charte urbaine et fut renommé Port-François par ses nouveaux échevins. Le duc y créa un fort doté d’une tour de guet et d’une forte batterie d’artillerie semi-enterrée. Il en fit une copie sur l’ile du taureau à l’entrée de la ville de Morlaix. Ces deux batteries, larges tours semi-enterrées furent le premier exemple de fortifications résistantes aux boulets de métal. Ces chartes donnaient aux bourgeois un pouvoir de police, de gestion et de justice en devenant échevin et comme l’office était anoblissant, ils pouvaient s’intégrer à la noblesse. Cette réforme confirmait le rôle grandissant des villes dans l’économie mais aussi dans le domaine culturel.


Incunable imprimé à Port-François en 1482. Précis de Géographie et de Navigation.
En 1474, le premier atelier d’imprimerie fut ouvert à Nantes et il reçut très vite la visite de la duchesse qui finança les premiers travaux. D’une piété fervente, elle fit éditer le premier livre de prières et le premier recueil de cantiques religieux de Bretagne en 1475. Si elle conserva dans sa bibliothèque de nombreux ouvrages enluminés, elle promut la littérature liturgique dans l’atelier nantais et assura sa survie face à la production parisienne. Sur une commande du duc, le De Re Militari de Végèce sortit des presses en 1476 pour son fils Jean VI de Bretagne. Il devint rapidement une des lectures conseillées pour les jeunes nobles qui voulaient faire carrière dans les Bandes. Très tôt, l’atelier de Nantes se spécialisa dans le droit, la médecine et les œuvres liturgiques car un autre atelier avait ouvert. En effet, un second atelier ouvrit dans Port-François et se spécialisa dans une production non religieuse. Financé par Jean de Rohan et André de Lohéac, cet atelier était chargé d’imprimer les ouvrages fournis par le réseau des agents de Rohan et par les ambassadeurs du duc. Si Jean II ne fit pas imprimer tous les livres qui lui passèrent entre les mains à partir de 1476, il alimenta sa propre bibliothèque, celle du jeune duc et l’université en ouvrages techniques, politiques, agronomiques et militaires qui donnèrent à l’université un rayonnement certain au début du XVIè siècle. Enfin, le Catholicon, dictionnaire breton, Franczoys et latin de Jehan Lagadeuc, terminé en 1464, est imprimé en 1477. L’impression de tant d’ouvrages prit une vingtaine d’année mais aujourd’hui, les historiens considèrent que la Bretagne entra dans l’âge de la Renaissance par la création de ces ateliers.

François II fit entrer Nantes dans la Renaissance en créant un logis ouvert et aéré dans son château. Destiné à sa cour et à ses conseils, ce bâtiment abandonnait les règles de la fortification médiévale. Les meurtrières disparurent pour laisser place à des fenêtres ouvertes sur la cour centrale. De même, l’escalier fut dégagé et devint un espace de parade où le pouvoir se mettait en scène. Josselin, résidence des Rohan débuta la même mue. Eloigné des frontières du duché, le château connut des transformations plus audacieuses. Les murs furent aussi percés vers l’extérieur et les ouvertures donnèrent sur la campagne bretonne sans autre protection que vitres et épais volets. Si Clisson et Nantes restaient des forteresses, le château de Josselin n’en était plus une. D’est en ouest, les châtelains adoptèrent ce nouveau style qui permettait de mettre en scène le pouvoir du seigneur, ce pouvoir qui devenait de moins en moins militaire.


Château de Nantes, logis du duc de Bretagne après 1480.
Notez l'escalier extérieur, la loggia ainsi que la taille des fenêtres.
Sur les conseils de sa femme Gabrielle, le duc se pencha sur les problèmes de l’université nantaise qui ne se développait pas. Le duché manquait de gens de plumes, de notaires, de juristes mais aussi de médecins. Pendant ces quatre années, François II envoya des recruteurs en Italie, en France et en Flandres pour trouver des enseignants qu’il espérait expérimentés, talentueux et capables d’assurer le développement de son université qui était très concurrencée par celle d’Angers. Des médecins vinrent de Paris et Montpellier, des juristes de Rome, Bologne et Lyon. Des historiens, des géographes arrivèrent d’Italie et du Portugal. Cet agrégat de nationalités que le duc voulait temporaire, devint la marque de fabrique de l’université de Nantes qui développa une tradition d’échanges et de recrutement. Cela donna un deuxième élan à l’université qui prit enfin sa place de phare culturelle de la Bretagne. Les premiers étudiants étrangers arrivèrent d’Irlande en 1473, même s’ils n’étaient pas tout à fait étudiants.

samedi 8 juin 2013

1467-1475 : l'essor d'un prince marchand. Jean de Rohan.

En 1467, le jeune Jean II de Rohan atteignit l’âge de quinze ans. Son mariage avec Marie de Bretagne, sœur de Marguerite de Bretagne, femme de François II et ses riches fiefs de Rohan, Léon et Porhoët lui donnaient une place à part dans la noblesse bretonne. Premier vassal du duc de Bretagne, ses revenus annuels atteignaient 10000 livres et sans la naissance de Jean de Montfort-L’amaury, il aurait été héritier du duché. A l’âge de 14 ans, il avait parcouru l’ensemble de ses terres et reprit à son compte les projets de son père Alain IX dit le Bâtisseur. Il décida de doubler la taille des forges de ses fiefs et de favoriser le commerce des toiles de lin dans sa vicomté de Léon. Dés 1467, il y prit en charge l’entretien des ponts et chaussés et y abolit les péages qui ralentissaient et dissuadaient les échanges. Le comte diminua la corvée féodale et la destina à uniquement à l’entretien des routes et des ponts. Réduite à quatre semaines dans l’année, la corvée de routes était complétée par les travaux forcés de prisonniers de droits communs. Il s’engagea aussi dans des travaux portuaires pour accélérer les opérations de charge. Landerneau, Morlaix, Brest furent ainsi les premières villes reliées entre elles par des routes entretenues et les premiers ports équipés de quais en Basse-Bretagne. Ainsi, à l’aube des années 1470, un réseau routier cohérent et efficace incluant St Pol de Léon et Lesneven était contrôlé régulièrement par les agents du vicomte. Ceux-ci se chargeaient aussi de prélever les douanes comtales dans les ports et sur le pont de Rohan à Landerneau. Ces revenus douaniers doublèrent en trois ans et couvrirent la baisse des prélèvements féodaux traditionnels. Cette incitation aux échanges ainsi que l’autorisation de payer les droits féodaux en toiles de lin permit l’essor de cette production. Les Crées devinrent la 1ère activité commerciale de la vicomté de Léon et firent du Comte de Rohan, son premier négociant. Si la production était limitée en 1450 à 1000 pièces de toile de lin, elle atteignit les 2000 pièces en 1470 et 8000 en 1475. A l’aube du XVIè siècle, le comté produisait 10000 à 15000 toiles selon la clémence du printemps. L’économie du Léon bascula et devint basée sur le commerce.
Les techniques de tissage au Moyen-âge
La fin des péages permit aussi une petite révolution agricole. L’usage de l’engraissement par les algues se généralisa alors qu’il n’était usité que dans les villages littoraux. Dés 1475, on compte un ou deux goémoniers dans les registres paroissiaux des villages côtiers. La côte fort découpée du Léon se prêtait particulièrement bien à cette récolte car elle fournissait de nombreuses aires de croissance pour ces algues. Seules, les tempêtes empêchaient cette activité qui devint une ressource importante dans les nombreux ports de Morlaix à Brest. Les laminaires ou varech étaient d’abord étalées sur des claies ou sur le sol pour les laisser sécher au soleil et au vent. Elles perdaient ainsi leur sel, néfaste à la terre. Enfin, on les mélangeait à des déchets ménagés. Au bout de six mois, on pouvait étaler cette fumure sur la terre. Cela permettait d’économiser le fumier animal pour les potagers et les terres à lin tout en produisant mieux sur les terres à blés. Parfois, on alternait les deux fumures si on possédait suffisamment d’animaux. La plupart du temps, on alternait jachère et engrais aux laminaires. Cela donna un premier coup de pouce à l’ensemble de la production agricole du Léon et renforça le commerce des toiles de lin.
Séchage du Goemon à même le sol sur l'île de Batz.
Après les lourds investissements des années 1460s, Les revenus de Jean II de Rohan repartirent à la hausse en 1470. Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, il devint père de Françoise de Rohan. Par ses prélèvements féodaux, Jean II de Rohan récupéra de nombreuses toiles dés 1469 et décida de les exporter. Il affréta son premier navire pour Lisbonne, Nantes et les Flandres en 1471. Le capitaine chargea des Crées à Morlaix, les échangea contre du sucre et des épices à Lisbonne, fit escale à Nantes pour troquer son sucre contre du vin. Puis, par la mer d’Iroise et la Manche, il atteignit Anvers où il vendit ses fûts et acheta des graines de lin et des draps qu’il revendit sur le chemin du retour. Ces voyages devinrent traditionnels dans les années 1470s pour les négociants de Morlaix et Jean II réalisa son premier voyage en 1472. 

Cette année-là est capitale dans la vie du comte de Rohan. Etonné par la prospérité des Flandres, le comte resta à Anvers de l’automne 1472 à l'été 1473. Il s’y informa abondamment sur la vie économique. Le système bancaire, les arts et les techniques agricoles le fascinèrent. Il y recruta des paysans hollandais qui apportèrent, dans le Léon, l’usage des plantes fourragères. Il embaucha aussi des liégeois pour travailler dans ses forges et dans les mines autour de Pontivy et Josselin. Ces artisans, anciens fondeurs de cloche, améliorèrent la fonte des canons et réussirent en 1474 à produire la première arquebuse bretonne, copie d’un modèle italien. A partir de cette date, les ateliers de Rohan se spécialisèrent dans le matériel de guerre et ils devinrent le principal équipementier des mercenaires bretons et du duché. Seules, les forges de Paimpont faisaient concurrence aux productions du Rohan, surtout dans les équipements de l’agriculture.

Complexe des Forges de Salles, vestige des forges de Rohan de l'ancien régime.
Enfin, en 1475, il installa à Blain un atelier des poudres où les ouvriers utilisaient le salpêtre des caves nantaises. L’apport du savoir hollandais en agriculture changea énormément la Bretagne. Les plantes fourragères relancèrent la croissance de la production des toiles. En effet, le lin épuisait rapidement les sols tandis que le fourrage et les fumures les engraissaient. De plus, l’élevage y gagna des bêtes plus résistantes et de la nourriture animale en abondance. Dans les années 1480s, les fermiers du Léon avaient tous changé leur assolement triennal en une rotation quadriennale (lin, blé, sarrasin, fourrage). L’accroissement des revenus permit une hausse des productions potagères et de l’élevage. Les landes et les monts impropres à l’agriculture, car battus par les vents, furent lentement reconquises par les hommes pour y faire paitre des troupeaux de plus en plus grands. Capable de mieux nourrir plus d’hommes, cette révolution commencée dans le Léon s’étendit d’abord dans le Tregor puis dans toute la Basse-Bretagne. Partie des campagnes, elle changea profondément la société bretonne au XVIè siècle.
En 1475, Jean II de Rohan était outre le vassal le plus riche de Bretagne, un négociant et armateur que les marchands de Nantes commençaient à prendre au sérieux. Ses revenus avaient plus que doublés et dépassaient les 20000 livres annuelles. Sa position sociale et politique avait changé. De jeune passionné qu’on écoutait par politesse, il devint un des hommes à courtiser et à copier dans le duché. Ses réseaux s’étendaient du Portugal à Anvers et il était souvent mieux informé que le duc ou son chancelier. Si bien qu’en 1476, le duc le nomma adjoint de Guillaume Chauvin et il le chargea de rassembler des informations politiques et techniques.
Représentation de Banquiers du Moyen-âge.

vendredi 7 juin 2013

1471.Ep2. L'oeil du cyclone.


Gabrielle de Bourbon-Montpensier, cousine de Louis XI,
descendante de St Louis, conjuguait un amour des arts et une piété fervente.

Les ouvertures de Guillaume Chauvin avaient porté leurs fruits. Gabrielle de Bourbon-Montpensier et Marguerite de Foix étaient de bons partis issus de familles puissantes en terres, argent et prestige. Le cas de Marguerite, fille de la reine de Navarre, posait un petit problème. En effet, son père était en disgrâce dans le royaume de France. Louis XI le trouvait bien trop puissant et sapait systématiquement ses actions.. Au contraire, la famille de Gabrielle pouvait lier les Montforts aux Capétiens. Elle descendait directement de St Louis. Ce prestige et ce lien familial permettraient au duc de rester dans les bonnes grâces du roi au moment où Louis XI avait bien moins besoin de la Bretagne grâce à son alliance avec l’Angleterre. Pendant le mois de Janvier, Guillaume Chauvin dépensa beaucoup d’énergie pour que le duc choisisse Gabrielle tandis que Pierre Landais considérait que cette alliance allait contre les intérêts du duc. François II était sur le point de choisir la jeune Marguerite en raison de ses liens très proches avec la couronne de Navarre lorsqu’il reçut une lettre de Louis XI. L’appelant son cousin, Louis XI considérait que le mariage avec Gabrielle était affaire acceptée et annonçait qu’il avait obtenu des Penthièvres qu’ils lui vendent leurs droits pour le prix de 80000 livres. Cela sous-entendait que sans mariage, la vente ne se ferait pas. Le duc grogna, rala puis accepta et envoya Guillaume Chauvin négocier le contrat avec le comte de Bourbon-Montpensier. Il demanda pas moins de 80000 livres comme dot.

 

En mars arriva une ambassade inattendue du Portugal. François II espéra un moment obtenir la main de la sublime Jeanne du Portugal. Mais, l’ambassadeur venait avec un message et un coffre contenant assez de ducats pour louer un escadron de la flotte bretonne. Alphonse V du Portugal l’informait qu’il allait une nouvelle fois tenter d’envahir le Maghreb et d’en bouter les infidèles. Il avait donc besoin de tous les marins expérimentés qu’il pouvait trouver. Cette offre tombait à point nommé pour le duc car en raison de la paix, le roi de France ne finançait plus sa marine. De plus, les constructions navales de Jean de Quelennec et d’André de Lohéac lui coutaient fort cher. Cet accord permit de retarder les désarmements de navires d’une année. En avril, la flotte du Blavet mit voile pour Oléron où elle recueillit la garnison. Un escadron de 8 navires commandés par Yann de Ranrouët prit le chemin du sud tandis qu’André de Lohéac rentrait patrouiller la côte nord de la Bretagne ne laissant qu’un escadron de cinq caraques à Nantes. Quelennec le Jeune partait aussi vers le Portugal tandis que son père suivait de prêt la construction de deux caraques de guerre (des caravelles redimensionnées portant 24 canons) et assurait la direction générale de la flotte et son ravitaillement à partir des ports du Blavet, de Morlaix et de Nantes.
En avril, la Françoise, première caraque bretonne gréée en trois mâts quitta le port de Morlaix les cales pleines de crées. Jean de Rohan la regarda du quai. Après un hiver de scènes de ménage, il s’était rendu aux arguments de sa femme. Il ne voulait pas que toutes ses réformes disparaissent s’il décédait en mer avant d’avoir un héritier. Il planifia pourtant un voyage en Flandres pour l’automne. Nommé Gouverneur du Leon, du Trégor et du Penthièvre, le duc lui avait donné carte blanche pour y appliquer ses réformes. Ces trois pays allaient servir de bancs d’essai pour tout le domaine ducal. Jusqu’en mai, il parcourut le nord pour convaincre nobles et marchands de les appliquer. La prospérité que Morlaix affichait par rapport à ses rivales Tréguier, St Quai - Pontrieux et St Brieuc, lui permit de rallier les élites de ces régions. En mai, de retour à Rohan, il réorganisa ses forges vers une production plus militaire pour répondre à la demande des mercenaires et des troupes du duc.
Le 8 mai, les Penthièvres signèrent la renonciation aux droits de succession du duché après que Pierre Landais eut versé la somme demandée. Le 12 mai, Guillaume Chauvin rejoignit le duc et ses conseillers à Nantes. Il avait obtenu une dot de 100.000 livres payables sur cinq ans et le mariage avait été fixé au 21 juin en la ville de Nantes. Le duc reçut un message du roi qui approuvait ce contrat et qui annonçait sa venue. Il invitait aussi le duc à rejoindre son ordre de Chevalerie, celui de St Louis. Louis XI avait créé cette institution pour concurrencer le Téméraire et ses chevaliers de la Toison d’Or, mais aussi pour contrôler ses vassaux les plus puissants. François II refusa mais proposa que son bâtard François d’Avaugour puisse y accéder et ainsi mener carrière en France et en Bretagne.


Louis XI présidant la première réunion de l'ordre de St Louis.
Alors que les grandes familles de France et de Bretagne se dirigeaient lentement vers l’estuaire de la Loire, un jeune homme et ses cinq compagnons débarquèrent à St Malo. Connus des marchands de la ville, on leur prêta des chevaux et ils filèrent immédiatement au galop vers le sud-est. Alors, le tocsin sonna et la cité corsaire s’activa comme une ruche. Le soir même, trois navires quittèrent le port et voguèrent plein nord. Ils contenaient tout le ravitaillement que les malouins avaient pu rassembler et leurs équipages étaient armés jusqu’aux dents. Le 21 juin, à Nantes, si les mariés furent loués pour leur beauté, l’invité surprise occupa toutes les conversations. Louis XI et François II s’étaient isolés la veille avec lui. S’il fit bonne figure pendant la cérémonie, le jeune homme s’isola, incapable de supporter la frivolité de la fête après les deux terribles mois qu’il venait de vivre. Edouard IV avait repris le trône. Henri VI était décapité, Marguerite d’Anjou emprisonné, le Prince de Galles exécuté, Warwick six pieds sous terre et Jasper Tudor introuvable. Henri Tudor était arrivé en Bretagne.
Henri VI, le roi "maudit" d'Angleterre.