Affichage des articles dont le libellé est Suisses. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Suisses. Afficher tous les articles

jeudi 19 septembre 2013

1476. Ep2. Soie et Brocard sur le Rhône, Fer sur le Rhin.

A Nantes, les invitations au mariage d’Anne de France et de Pierre de Beaujeu parvinrent au duc début février. Il convoqua donc ses Etats pour la mi-septembre et non la mi-aout. Marié à Gabrielle de Bourbon et allié du roi de France, le duc était l’invité des deux familles. Une partie de son été serait donc destinée à suivre les festivités du mariage tout en faisant sa cour au roi de France pour obtenir quelques avantages financiers ou territoriaux. Le duc n’était pas dupe. Cette invitation avait aussi forme de convocation. Dans sa missive, le roi se réjouissait de revoir son allié, sa femme et de découvrir Jean, l'héritier de Bretagne. Louis XI profiterait de ce mariage, pour rassembler et consolider ses alliances. Le maréchal de Rieux et Pierre Landais l’informèrent que les festivités serviraient aussi à repérer et taire les mécontents à la cour de France. Manifestation de la puissance royale, cette cérémonie serait aussi un gouffre financier pour les familles nobles qui se devaient d’y participer et d’y apparaître sous leurs meilleurs atours. Les dépenses somptuaires que les nobles devraient réaliser pour tenir leurs rangs permettraient au roi de découvrir les ambitieux et les orgueilleux mais aussi de diminuer les réserves financières de tous ses turbulents vassaux. De Lyon, Michel Landais avait d’ailleurs prévenu son père que les marchands et les représentants des banquiers italiens étaient devenus les coqueluches de la noblesse d’Auvergne et que l’or génois, florentin ou vénitien changeait de main pour passer dans celles des drapiers et des tailleurs qui croulaient sous les commandes. Cet or invariablement revenait aux représentants des cités marchandes qui fournissaient aux artisans et joailliers, les brocards, les soies et les perles nécessaires à la confection des nouvelles robes et des nouveaux pourpoints. La noblesse empruntait à tour de bras et commandait sans compter pour embellir ses costumes de fêtes. Michel Landais donnait aussi quelques vagues informations sur les opérations en Alsace que René II de Lorraine avait ralliée à sa cause.
René II de Lorraine (reconnaissable à la croix de cette région) et ses piétons.

Pierre Du Pont l’Abbé était bien plus précis dans ses rapports au Maréchal de Rieux. Il y passait au crible les différentes phases de sa campagne d'automne en Alsace et de ses raids hivernaux en Franche-Comté. Accueilli à bras ouvert par les citadins rhénans, René II rassemblait une armée sur les bords du Rhin. Il espérait passer à l’offensive en Lorraine au printemps et libérer son fief à l’été. Sous les ordres de Pierre du Pont-l’Abbé, Les cavaliers bretons avaient mené deux chevauchées en Franche-Comté. Utilisant leur mobilité, ils passaient rapidement de vallée en vallée, surprenant les troupes bourguignonnes, menaçant les châteaux et pillant les villages. Les garnisons franc-comtoises éparpillées et réduites par les prélèvements de l’année précédente, se terraient dans leurs fortifications et laissèrent Pierre du Pont-l’Abbé battre la campagne comtoise en toute liberté. Dans sa dernière missive, il informait le maréchal de ses succès et de développements inattendus dans les cités rhénanes. Quelques mercenaires suisses y avaient entraîné les milices urbaines tentant de leur donner un semblant de valeur militaire. Or, les Alsaciens s’étaient pris au jeu et malgré le temps exécrable de la fin de l’hiver, s’acharnaient pour suivre convenablement les ordres des vainqueurs de Morat. De plus, les élites urbaines s’intéressaient de plus en plus au système de gouvernement des cantons helvétiques tandis que le duc d’Autriche avait toujours mauvaise réputation auprès des citadins. Malheureusement, le soutien helvétique se faisait attendre car les cantons discutaient des suites à donner à la victoire de Morat. Les cantons de l’est craignaient le retour du duc d’Autriche et l’expansion de Berne tandis que ceux de l’ouest menés par les Bernois voulaient définitivement écraser le Téméraire. Les débats se poursuivaient à Zurich depuis la noël et étaient au point-mort. Des envoyés de Louis XI étaient annoncés.


Lors du conseil de guerre du 27 mars, à Clisson, le nouveau Vice-chancelier Jean II de Rohan présenta des informations venant de ses contacts à Anvers et à Lyon. Le duc de Bourgogne avait parcouru ses fiefs pour obtenir des écus et rassemblait dans le sud une armée. Il avait convoqué ses Etats de Bourgogne à Dijon et leur avait tenu un discours fort patriotique et fort alarmant sur la montée en puissance des Suisses et de leurs perfides alliés allemands, traitres à leur duc. Les élites bourguignonnes avaient alors convenu de financer la défense de leurs frontières à hauteur de 6000 livres tournois par mois et ils demandèrent à Charles de fournir des capitaines à leurs garnisons et de renforcer la Franche-Comté. L’armée qui se rassemblait à Salins n’était plus aussi formidable que celle des années précédentes. Si les compagnies d’ordonnance du duc étaient en nombre, elles restaient incomplètes. Piétons, artilleurs et canons manquaient. Pendant l’hiver, le duc avait envoyé ses lieutenants recueillir les fuyards de Morat. 6000 hommes se présentèrent qu’il fallut rééquiper. Les nouveaux contingents de Flamands et de Picards tardaient à arriver et les détachements, pour renforcer les garnisons franc-comtoises, avaient affaiblis sa force principale ainsi que les troupes occupant la Lorraine. Les diversions de Pierre Du Pont l’Abbé avait porté leurs fruits. Enfin, le manque d’espèces irrita les mercenaires. Le capitaine Campobasso exigea que le duc tienne ses promesses mais les boues de l’hiver retardaient les transferts de fonds. A la fin février, de Bruges, Tommaso Portinari, le représentant de la banque des Médicis, fit parvenir des lettres de change à Pontarlier où Charles avait installé son armée pour surveiller les Suisses. Cette arrivée calma les querelles d’autant plus que le duc promit une augmentation des soldes. Mais cela coïncida avec l’annonce de la chute d’Epinal. Le 21 février, René II avait repris la ville vosgienne et s’efforçait d’installer des troupes fidèles dans toutes les garnisons que les Bourguignons avaient délaissées. Inexplicablement, le duc ne bougea pas.
Epinal au moyen-âge. source : http://patrimoine-de-lorraine.blogspot.fr

samedi 27 juillet 2013

1475.Ep4. Turning Point en Helvétie.


Représentation de la Bataille de Morat du 19 septembre 1475 par D.Schilling. le jeune.
Après la défaite de Grandson, Charles Le Téméraire ne renonça pas à donner une leçon aux Suisses. Il passa l’été à rassembler des troupes et de l’argent à Lausanne. Attirés par sa richesse et par son prestige à peine écorné, les mercenaires complétèrent les débris de l’armée bourguignonne qui atteignit lors de la revue du 15 aout, 12000 combattants. Cet ost se composait d’environ 2000 cavaliers lourds, de 5000 archers montés et de 4000 fantassins. L’objectif de Charles était de mettre définitivement à genou les Bernois. Canton le plus agressif de la confédération helvétique, Berne avait placé une garnison importante dans la cité de Morat et avait renforcé cette ville fortifiée des canons pris à Gandson. Aldrian Von Bubenberg commandait la cité et contrôlait la route de Lausanne à Berne. Habile capitaine, il savait que le Téméraire devait prendre Morat s’il voulait s’attaquer à Berne. Charles ne pouvait laisser derrière lui une forte garnison capable de couper ses communications avec la Franche-Comté. A Berne, Renée II de Lorraine et les Bernois faisaient pression sur les autres cantons pour obtenir des hommes et des fonds pour la guerre. Ces négociations trainèrent et ne se finalisèrent que lorsque Charles assiégea Morat le 4 septembre. En raison de leurs faiblesses financières, les Suisses ne pouvaient mobiliser leur armée que pendant un temps très court et devaient frapper vite et fort pour obtenir une décision rapide. L’ost Suisse se rassembla à Berne le 17 septembre tandis que les Bretons de Pierre du Pont-L’Abbé surveillaient les abords du camp bourguignon.

A Morat, Charles le Téméraire menait hardiment le siège de la cité. En raison du caractère lacustre de la ville, Adrian Von Bubenberg réussit à maintenir des liaisons constantes avec Berne et connaissait les préparatifs de l’armée suisse. Avec son artillerie, il obligea les Bourguignons à ne réaliser leurs travaux de siège que de nuit. Ceux-ci prirent donc un retard certain. Pour se protéger d’un retour offensif des Suisses, le téméraire établit une position fortifiée nommée la Haye Verte composé d’une palissade et d’un fossé. L’ost bourguignon devait l’utiliser pour se rassembler en toute sécurité puis contre-attaquer les carrés suisses qui s’aventureraient à tenter de relever la cité de Morat. Mais cette position ne servit à rien. Le 19 septembre, elle n’était que faiblement défendue par l’artillerie du duc, une compagnie d’ordonnance et une bande d’archers bourguignons. Les confédérés prirent les défenseurs par surprise. Les artilleurs du Téméraire réagirent vertement et bombardèrent les carrés helvétiques qui essuyèrent des pertes. L’avant-garde suisse marqua le pas et la compagnie d’ordonnance charge pour permettre aux canonniers de recharger. Mais René II de Lorraine intervint avec ses cavaliers lourds. Repoussés, les chevaliers bourguignons durent se replier derrière la palissade. Les Suisses reprirent leur avance soutenus par la cavalerie légère de Pierre du Pont-L’Abbé qui avait contourné au sud la position fortifiée. Les Hélvétiques franchirent la palissade délogeant piétons, artilleurs et cavaliers de leur position favorable. Alors, ils déferlèrent sur les camps bourguignons à l’ouest de la cité. Celui des mercenaires italiens fut submergé le premier. Puis, les Suisses foncèrent sur le quartier général et obligèrent le duc à se retirer. La retraite du duc et la sortie de la garnison de Morat sonna le glas de l’armée bourguignonne. La panique s’empara des piétons bourguignons retranchés à Meyriez, dernier objectif des Suisses sur la rive du lac de Morat. Lorsque les carrés écrasèrent la garde ducale et les archers anglais, la retraite devint déroute et les cavaliers légers de Bretagne se jetèrent sur les restes de la gendarmerie du duché qui se fit décimer pour protéger la fuite du Téméraire.Si l’ost bourguignon avait réussit à fuir le champ de bataille de Grandson, la situation à Morat fut tout autre. Les Bourguignons étaient encerclés entre les carrés suisses, la cité et le lac. Nombre d’entre eux tentèrent de traverser mais se noyèrent. Enfin, les Suisses ne firent aucun quartier et massacrèrent les restes de l’ost bourguignon. Aujourd’hui, les historiens estiment les pertes du Téméraire à 10000 hommes tandis que celles des Suisses et de leurs alliés ne s’élevèrent qu’à six cents hommes. Si cette victoire consacra la prédominance des piquiers et confirma la solidarité naissante entre les cantons où émergeait une identité commune, elle rejetait définitivement les Bourguignons hors du pays de Vaud, libérait l’accès à Lyon et au sel de Franche-Comté. Enfin, elle permettait aux Suisses d’obtenir une trêve avec la Savoie. A l’inverse, pour Charles, c’était une catastrophe. Argent, réputation et armée avaient cette fois disparus et seraient difficilement remplaçables. Si Grandson était apparu comme un accident dans de nombreuses cours d’Europe, Morat détruisit la puissance diplomatique de Charles déjà fragilisée par son arrogance et ses ambitions. Passant à Lausanne le 21 septembre, Charles le Téméraire fila vers ses domaines bourguignons sans se retourner. Le 22 septembre, la Haute-Alsace se révoltait de nouveau. Le 25 septembre, un contingent de Bernois et la Bande de Pierre de Pont-L’Abbé franchirent le Rhin à Bâle puis s’aventurèrent en Franche-Comté.

 

vendredi 5 juillet 2013

1475.Ep3. Grandson. De la Parade au désastre.

Chapeau ducal du Téméraire récupéré dans le butin et exposé au musée de Grandson. Photo de momox de Morteau.
Pour renforcer son autorité, Charles passa le printemps à parader dans les villes alsaciennes avec la moitié de son armée tandis que l’autre se rassemblait à Lausanne après son passage en Lorraine. Dans chaque ville qu'il traversa, le téméraire déploya ses richesses et sa puissance. Joyaux, perles, vêtements de brocard, vaisselles d'or côtoyaient bombardes gigantesques, couleuvrines imposantes, bandes de mercenaires bigarrés d'Italie et archers redoutés d'Angleterre. Ils étaient précédés des gendarmes d'ordonnance de Bourgogne, rutilants du froid métal de la guerre et juchés sur de redoutables destriers cuirassés de fer. Vêtu d'une armure à liseré d'or et d'un chapeau recouvert du plus noble des métaux, Charles le Téméraire menait ce défilé de bannières et d' étendards qui rappela aux Alsaciens qu'ils n'étaient qu'une puissance minuscule face à celui qui s' auto-proclamait Grand Duc d'Occident. Charles obtint calme et obéissance des villes du Rhin qui lui fournirent suffisamment de ravitaillement pour aller faire la guerre en Suisse. Il les frappa tout de même d'une amende de 50000 livres. Les acclamations avaient été moins nombreuses que les regards de peur et les volets clos.

L'ost de Bourgogne n’arriva à Grandson que le 12 mai et demanda la reddition de la garnison. Celle-ci résista mais fut prise d’assaut le lendemain. Charles fit pendre les survivants à cause de leur obstination imbécile. A Neuchâtel, les forces des cantons suisses étaient prêtes et décidèrent de le surprendre pendant ce qu'ils croyaient être un siège. Agissant comme éclaireurs, les troupes montées de Pierre du Pont L’Abbé arrivèrent sur le mont Aubert qui supplante le château de Grandson, le 13 au soir. Les cavaliers bretons étaient séparés en deux groupes, une de lanciers légers et une d’arbalétriers montés. Pierre du Pont-L'abbé fit prévenir les forces des cantons que le camp bourguignon n’avait posté que des sentinelles pour surveiller l'accès nord, le long du lac de Neuchâtel. Les discussions entre les chefs suisses prirent toute la soirée mais les Bernois réussirent à convaincre les autres cantons de s’attaquer aux Bourguignons. Le 14 mai, les piquiers suisses s’avancèrent vers la ville. Mais la situation avait changé. Charles de Bourgogne avait posté son armée pour défendre l’accès nord-est à Grandson. Près de la rive, son artillerie couvrait la route du lac tandis que ses piétons et sa cavalerie étaient en embuscade formant un fer à cheval de la rive aux forêts des pentes abruptes du mont Aubert. En avant d’une ligne garnie de pieux défendant les hommes à pied, Charles avait posté sa cavalerie tout en laissant des intervalles par lesquels artillerie et archers pouvaient arroser les assaillants. En début de matinée, Pierre de Pont-l’Abbé vit tout cela et prévint les Suisses des nouvelles dispositions de l’ost bourguignon. Les Bernois qui formaient l’avant-garde décidèrent de pousser l’assaut car ils avaient peur de voir les autres cantons refuser de poursuivre les combats. Confiants dans leur formation en carré et dans leur agressivité, les Suisses chargèrent sous une pluie de missiles. Le carré se révélait une formidable cible pour l’artillerie et les archers bourguignons. L’assaut tourna court mais l’alternance de charges et de tirs n’entama pas la résolution des Bernois qui restèrent sur le champ de bataille. Lorsque le corps principal des Suisses arriva, les Helvétiques et les Bourguignons réitérèrent les mêmes tactiques qui aboutirent au même résultat. Se regroupant, les Helvétiques formèrent peu à peu un énorme carré résistant aux charges et aux tirs de l’ost bourguignon. Mais l’assaut était arrêté et les pertes s'élevaient rapidement quand, d'un coup, le flanc gauche de l’armée bourguignonne s’écroula. Les archers et les hommes d’armes à pied s'enfuirent. Derrière les pieux plantés par les Bourguignons apparut l’étendard à la croix noire et les lanciers de Pierre du Pont-L'abbé. Un groupe de 500 arbalétriers demonta et arrosa de carreaux les chevaliers de Charles alors qu’ils se portaient à la rescousse de leur infanterie. Pieux et missiles firent le nécessaire et les cavaliers bourguignons durent se replier derrière le centre de la ligne du Temeraire. Ce répit permit aux Helvètes de reprendre l’initiative, d’enfoncer le flanc droit et de capturer l'artillerie de Charles alors que le centre résistait furieusement grâce aux Compagnies d'ordonnance du Duc. Celui-ci rassembla alors les restes de sa cavalerie et tenta une dernière charge sur le carré des cantons. Harcelés par les arbalétriers bretons sur leur flanc et repoussés par les piquiers, les gendarmes ne purent percer et refluerent en désordre sur le centre affaibli. A ce moment-là, sonnant de tous ses cors de guerre, l’arrière-garde suisse déboucha sur la plaine. S'il renforça le courage helvète, ce hurlement sauvage remplit d'effroi les Bourguignons qui craquèrent enfin et s’enfuirent vers l'ouest. Partageant ses troupes en deux, Pierre de Pont-L’Abbé engagea ses lanciers qui firent un massacre des piétons de bourgogne tandis que ses arbalétriers montés devançant les Suisses s’emparèrent du campement de Charles. Pierre et ses 600 hommes s'approprierent les bagages du Duc laissant le reste à l’ost suisse épuisée.
 



La fuite du Téméraire par Eugène Burmand.



Le butin fut colossal. Les pertes l’étaient aussi. 4000 Suisses sur environ 20000 étaient étendus sur le champ de bataille tandis que 3000 Bourguignons ne se présentèrent pas au rassemblement de l’ost à Lausanne. Charles avait perdu l’ensemble de son artillerie mais aussi les symboles de sa richesse et de sa puissance. Joyaux, vêtements de parade, tapisseries, vaisselles de prix et trésor de guerre restèrent entre les mains des Helvétiques et des Bretons. A Lausanne, enragé et humilié, Charles Le Téméraire rassembla ses troupes désorganisées, appela celles stationnant en Alsace et prépara furieusement une seconde offensive. Il n'allait pas se laisser faire.

 

mardi 25 juin 2013

1474. Ep5. Real Politik


A Neuss, Charles le Téméraire échoua tout l’hiver à obtenir la reddition de la ville. La cité protégée par ses vastes douves et sur une île du Rhin, ne pouvait être approchée que par des ponts enjambant deux îlots. Malgré d’importants travaux de siège, Charles piétinait devant les défenses de la cité. Celle-ci était ravitaillée par la rivière grâce à une noria de barges qui arrivait de Cologne. Si les Bourguignons réussirent à conquérir les iles et à y installer des batteries, les inondations de l’hiver les en chassèrent. Au printemps, ils avaient tout à refaire alors que la crue de Rhin diminuait. Le Téméraire tenait sa cour sous la tente et y menait grand train. Il recevait ambassadeurs et courtisans qui venaient de toute l’Europe pour obtenir ses faveurs. Mais il restait sur le qui-vive car l’empereur Fréderic III approchait. L’ost impérial n’avait rien de comparable avec celle du Bourguignon. Malgré les subsides de Louis XI, elle ne se composait que du ban féodal, de milices urbaines et de la cour de l’empereur. Même si nombre de Princes de l’Empire accompagnaient Frédéric et rêvaient de rabaisser le toupet du duc de Bourgogne, l’Empereur savait que sa puissance n’était pas militaire, mais diplomatique. Il n’avait pas les moyens de faire la guerre, ni de risquer une défaite qui compromettrait son fragile pouvoir. Mais il savait que Charles cherchait à obtenir plus de légitimité et était prêt à accepter beaucoup, juste pour être reconnu. Bloqué depuis 10 mois devant Neuss, le duc de Bourgogne voulait en finir d’autant plus qu’il commençait à avoir du mal à payer ses mercenaires et il s’inquiétait de la situation dans ses domaines. Les deux monarques étaient dans une impasse.

Frédéric III, Empereur du St Empire Germanique.
L’Empereur s’avança vers Neuss et après quelques escarmouches de pure forme, il installa son camp à une journée de celui du Téméraire. Les négociations aboutirent à un compromis qui ne satisfit aucun des partis mais permit aux deux protagonistes de sortir du cul-de--sac dans lequel ils se trouvaient. Frédéric III refusa de soutenir Charles dans ses ambitions impériales. Mais, il accepta que leurs enfants se fiancent. Marie de Bourgogne devint la promise de Maximilien de Habsbourg. Frédéric n’en refusa pas moins de lui laisser le contrôle de l’archevêché de Cologne. Charles et l’Empereur se quittèrent tous les deux mécontents. Frédéric se sentait humilié par la richesse et l’audace de son vassal tandis que Charles revint frustré et désabusé car il avait compris que Frédéric ne lui accorderait jamais rien. Il avait perdu du temps et ses ennemis s’en donnaient à cœur joie.
Au sud, les terres bourguignonnes connaissaient des temps difficiles. La Franche-Comté avait connu une année infernale en raison des raids de Pierre du Pont-L’Abbé. Les villes d'Alsace avait pris leur indépendance et se liait de plus en plus avec les Suisses malgré la pression de Sigismond d’Autriche. En lorraine, Renée II avait tourné casaque. S’alliant avec Louis XI, il expulsa les troupes bourguignonnes de son duché. Libéré de la menace anglaise, le roi de France avait lancé une offensive dans le Luxembourg et en Picardie pour déloger les garnisons du duc. Enfin, les Suisses entamèrent la conquête du pays de Vaud pour dégager les accès aux foires de Genève et de Lyon. Ils mettaient ainsi en difficulté le plus fidèle allié de Charles, la Savoie. La situation stratégique des Etats Bourguignons était catastrophique.
Quittant enfin Neuss, le 27 juin, le duc revint en ses états et dirigea son armée sur Namur. il lui fallait absolument mettre à bas la Lorraine qui coupait en deux ses territoires et pour cela, mettre fin à l’attaque de Louis XI. Il envoya donc des diplomates. Louis XI accepta car dans le midi, les nobles et les habitants du Roussillon n’acceptaient toujours pas sa politique et poussés par les agents de Jean d’Aragon, étaient de nouveau, en pleine révolte. Louis XI laissa donc la Lorraine, Les Suisses et les Alsaciens se battre seuls avec l’appui de quelques mercenaires bretons qu’il fournissait. Cette petite trahison lui permettait de concentrer l'ensemble de ses forces dans le sud. De même, Charles délaissa ses alliés aragonais et anglais pour faire face à la plus grande menace, la défection de la Lorraine. Le 13 septembre, Charles et Louis signèrent une nouvelle trêve à Soleuvre de 9 ans.


Mercenaires Suisses franchissant les Alpes.
A partir de Namur, les bourguignons menèrent une campagne d’automne exceptionnelle. Ils s’emparèrent de l’ensemble de la Lorraine en quelques mois et y placèrent des garnisons. Le 30 novembre, le Téméraire entra en grand apparat à Nancy et épargna la ville car il venait d’y convoquer les Etats de Lorraine. Lors de cette réunion, le duc obtint un serment de fidélité des représentants lorrains et leur promit de faire de Nancy sa capitale. Mais, pendant ce temps, les Suisses avaient attaqué le Pays de Vaud, ravagé les campagnes, détruit nombre de châteaux de ce pays et installé des garnisons dans Grandson et Morat. Leur brutalité indigna le duc de Bourgogne. Les Suisses avaient ainsi libéré les accès à Genève et Lyon que la Savoie interdisait aux marchands étrangers. Mais, ils avaient  aussi coupé l'accès du Téméraire à l'Italie et à ses mercenaires. En Franche- Comté, Pierre du Pont-L’Abbé tenta de ralentir les forces bourguignonnes qui se concentraient près de Besançon. S’il réussit à bloquer de nombreux raids, les Alsaciens savaient qu’il ne pourrait rien contre l’ost bourguignon et décidèrent de négocier avant de subir la fureur du duc de Bourgogne. Une trêve fut donc conclue sans les Suisses. 
 
 
 
 

vendredi 21 juin 2013

1474. Ep1. L'araignée tisse sa toile.



Château d'Amboise où fut élevé Charles VIII
Résidence royale dont Louis XI préféra ne pas trop profiter.
L'Universelle Aragne est le surnom qu’il laisserait à la postérité, se dit-il en lisant le rapport qui venait de lui parvenir d’Irlande par un des premiers marchands venus sur le continent. Louis XI se trouvait à Amboise en famille pour l’épiphanie. Son fils y résidait. Mais le roi trouvait sa présence déstabilisante. Il regarda par la fenêtre et pensa que Charles grandissait comme grandissait sa puissance. Ses actions diplomatiques de ces dernières années avaient engendré une alliance encore fragile mais qui s'affermissait de jour en jour par les coups d’épingles qu’elle donnait à ses adversaires. Si les Bretons n’avaient remporté qu’un succès partiel sur l’Angleterre, ils se renforçaient et les Irlandais se lançaient toujours plus nombreux dans la guerre de course. Une Angleterre occupée lui donnait le temps et les moyens pour intervenir ailleurs. Il décida de renforcer son soutien aux Suisses et aux Alsaciens qui se battaient dans les montagnes du Juras et dans les Vosges. Il avait d’ailleurs envoyé Pierre du Pont–L’Abbé dans cette région à la tête des bandes de Léon et de Cornouailles. Les Suisses demandant des artilleurs et des cavaliers, Louis avait monté les Bretons à ses propres frais et recruter des artilleurs à Lyon. En plein hiver, le baron du Pont-L'Abbé  avait lancé des raids profonds en Franche-Comté pour menacer les lignes de communication des forces Bourguignonnes. Pendant ce temps à l’est, les Suisses avaient dégagé l’ensemble des villes de Haute-Alsace et du Brisgau. En pleine révolte contre le duc de Bourgogne, les cités avaient accueillis avec joie leurs libérateurs et décidé de se gouverner elles-mêmes. Le duc d’Autriche envoya des hérauts pour en reprendre le contrôle, mais trouva porte close. Les villes avaient refusé en bloc. Malgré les réclamations de Sigismond, Louis XI continua pendant l’hiver à soutenir les prétentions des Alsaciens et l’expansionnisme suisse qui ne pouvait se faire qu’au détriment des Autrichiens, des Bourguignons ou des Savoyards. Enfin, il avait réussi à passer une alliance avec l’Empereur. Frédéric III empereur du St Empire Romain Germanique rassemblait une armée dans les villes rhénanes pour dégager Neuss que le duc de Bourgogne assiégeait depuis 6 mois. Il lui avait fourni quelques subsides mais les finances impériales étaient faibles et le recrutement lent. Louis XI hésitait beaucoup. L’année allait être décisive et il voulait séparer Bourgogne et Angleterre. Pour cela, il devait renforcer ses garnisons en Picardie ainsi que les moyens à la disposition des Normands et des Bretons. La France allait s’engager sur mer.

 Il était perdu dans ses pensées quand sa fille Anne arriva. Elle avait 13 ans et manifestait déjà un grand sens politique. Elle fit sa révérence et s’éloigna pour jouer avec son frère Charles. Elle savait déjà qu’il ne fallait pas le déranger quand il réfléchissait. Il soupira et se dit qu’il n’avait qu’à espérer que Charles aurait l’esprit aussi agile. Elle avait été fiancée à Nicolas d'Anjou mais celui-ci était mort l’année précédente. Il devait lui trouver un autre parti qui servit la cause française. Le roi hésitait entre le jeune Jean VI de Bretagne de 11 ans et Pierre de Beaujeu, un des plus grands seigneurs de la cour de France de 36 ans. Un mariage avec les Bourbons permettrait de fidéliser cette grande famille du royaume tandis qu’une alliance matrimoniale avec la Bretagne ne ferait que cimenter une alliance déjà existante. Le duc de Bretagne exigerait une dot en territoires et Louis ne voulait céder aucun parcelle de son royaume. Il regrettait encore la perte de Noirmoutier. Il faudrait qu’il consulte ses conseillers mais l’alliance des Bourbons lui paraissait plus stratégique car Pierre de Beaujeu, duc de Bourbon possédait des territoires importants en plein centre du royaume. De plus, Louis était mécontent de la prise des îles anglo-normandes par les Bretons. Il les considérait relevant du duché de Normandie et voulait les contrôler. Il aurait alors une monnaie d’échanges avec l'Angleterre et il pourrait peut-être obtenir la paix d'Edouard IV, ou au moins une trêve qui lui permettrait de s’occuper enfin du Téméraire.


Mais pour cela, il devait d’abord sécuriser ses flancs et enfoncer un nouveau coin dans les états bourguignons. Il espérait le retour rapide de Commynes pour qu’il fasse basculer le jeune René de Lorraine dans son camp. Si celui-ci fermait ses routes et ses forteresses au Téméraire, les terres du sud de l’état bourguignon seraient bonnes à prendre. Charles ferait tout pour conserver ses territoires ancestraux. Mais, si la France avait la Lorraine, les Suisses, les Alsaciens et les Bretons de son côté, elle n'aurait aucun mal à s'en emparer. Louis XI regarda son fils et sa fille puis se leva et se dit qu'il allait jouer ces deux pions avec le plus de soin possible.

 

dimanche 16 juin 2013

1473. Ep1. Année Tranquille ?

Sixte IV.


L’année débuta à Nantes par la visite du légat du Pape Sixte IV. Francesco Maria Scelloni-Visconti, nouvel ambassadeur de l’Eglise auprès de Louis XI, avait obtenu l’application des accords du concordat d’Amboise du 31 octobre 1472. Dorénavant, le pape demandait l’avis du roi pour la nomination de ses évêques. En échange, Sixte IV avait récupéré une partie des revenus ecclésiastiques français que la pragmatique sanction et les ordonnances de Louis XI lui avaient enlevés. Cet accord, s’il apaisa les relations entre l’Eglise et la France, ne comprenait pas les évêchés de Bretagne que le pape et son légat avaient refusés d’impliquer dans le traité. Louis XI réclama vainement qu’ils le fussent, considérant qu’ils étaient dépendants de l’archevêché de Tours. S’opposant aux entreprises des évêques gallicans, le pape avait refusé. Le légat italien se rendit en visite à Nantes en janvier. Le duc l’accueillit à bras ouverts ainsi que les trois professeurs qui l’accompagnaient depuis Rome. Ils devaient devenir les doyens des collèges de Droit canon, de Théologie et de Médecine de Nantes. Les deux premiers, étant prêtres et romains, devinrent les relais de la correspondance diplomatique entre la chancellerie bretonne et sa sainteté. Le troisième créa enfin un cours de médecine valable à l'Université. Ils renforcèrent donc les liens avec Rome. Les relations entre Pape et Duché ne furent jamais aussi troublées que celles avec la France. Le duc ne demandait de ses évêques que le respect des liens féodaux qui le reliaient à lui : l’hommage-lige de l’évêque pour les terres dont il était le seigneur et donc vassal de François II. La confirmation des accords des années précédentes devint évidente lorsque le vieil évêque de Nantes, Amaury d’Acigné, reçut une lettre menaçante du pape en avril 1473 et que le roi lui retira son soutien pour complaire à Sixte IV. Il fit sa réapparition à Nantes où il fit son hommage au duc en juin.

Jean de Rohan et sa femme parcoururent les Flandres de l’automne 1472 à la fin du Printemps 1473. Son voyage de découvertes avait un autre but. Il devait prendre contact avec les représentants de la Hanse et ceux des villes de Flandres. Il devait réparer les relations entre le Duché et les grands ports de la mer du nord. En effet, les actions régulières de la flotte bretonne dans la manche et le long des côtes anglaises avaient rendu le commerce difficile entre Flandres et Bretagne. Il obtint la réaffirmation des accords commerciaux précédents avec les cités d’Anvers et Bruges ainsi que, de la Hanse, la certitude d’un approvisionnement régulier en graines de lin même, en temps de guerre. L’association des commerçants de la mer baltique demanda à profiter des convois et de la protection de la flotte bretonne dés le printemps 1473. Si le comte obtint des Hanséates un accès à Amsterdam, il ne put briser le monopole que ces hommes avaient sur les graines de lin de Libau. En raison du conflit naval entre Angleterre et Bretagne, l’accord ne fut signé par le duc qu’en octobre. Ces longues négociations permirent à Rohan de prendre contact et de recruter un certains nombres  de spécialistes allemands et wallons. Ainsi, il embaucha un maître forgeron de Liège et deux de ses compagnons qui avaient fui la ville lors de son sac par le Téméraire. Ils devaient être les créateurs du premier haut-fourneau dans la cité de Pontivy. Jean de Rohan revint avec sa femme en Bretagne après avoir rendu visite au Téméraire en sa ville de Malines. S’ils furent impressionnés par sa richesse, ils le furent bien moins par les rumeurs qu’ils avaient entendues sur lui dans les villes drapières de Flandres. Le duc leur confia une lettre pour François II.
Louis XI obtint du Téméraire la prolongation de la trêve et il s’empara en février de l’héritage angevin. Puis il dut faire face à une insurrection dans le Roussillon. Perpignan se révolta contre les officiers du roi et ouvrit ses portes aux soldats de Jean II d’Aragon. Le roi envoya des troupes qui assiégèrent la ville jusqu’à l’automne. Malheureusement, les Aragonais arrivaient à ravitailler et renforcer la cité par mer. Louis XI dut accepter son échec et envoyer des émissaires à Jean II d’Aragon. A l’été, il fournit argent et matériels de guerre aux Suisses et attendit avec impatience les résultats des événements se déroulant en Manche. Dés septembre, il mit en marche la machine diplomatique qu'il avait développée. Des ambassadeurs partirent vers l'est, l'ouest et le sud.

Charles reprit ces projets d’extensions territoriales. Il voulait réunir ses terres du sud à celles du nord. Il commença donc l’année par envoyer des émissaires au nouveau duc de Lorraine René II. René devait choisir entre France et Bourgogne. Dans les deux cas, il considérait que c’était se jeter dans la gueule du loup. Louis XI avait absorbé l’Anjou tandis que Charles voulait contrôler les communications entre Dijon et les Flandres. René chercha à gagner du temps et à faire monter les enchères entre les deux souverains. Au bout de deux mois d’échanges diplomatiques, la pression des bourguignons devint si forte qu’il dut accepter le libre passage des troupes bourguignonnes sur ses terres. A partir d’avril, celles-ci purent se rendre sans retard en Franche-Comté. De là, elles entrèrent en Haute-alsace et tentèrent de remettre de l’ordre dans les cités rhénanes en ruinant les campagnes et en attaquant les villes. Devant un tel carnage, les alsaciens appelèrent leurs alliés à l’aide. Si Sigismond d’Autriche ne répondit pas, les Suisses déclarèrent la guerre au duc de bourgogne et intervinrent militairement grâce à l’or de Louis XI. Ils battirent le 12 novembre, une armée bourguignonne près de la ville de Héricourt. Pendant ce temps, Charles le Téméraire poursuivait ses rêves. Il s’attaqua à la ville de Neuss qu’il assiégea dés juillet. Ainsi, il désirait établir sa domination sur l’archevêché de Cologne et gagner une frontière sur le Rhin. A l’automne, le duc était encore devant Neuss qui résistait à tous ses assauts quand il apprit la défaite d’Héricourt et l’alliance de Louis XI avec L’empereur Frédéric.
 
Représentation du Siège de Neuss.

mardi 11 juin 2013

1471.Ep6. Escapade méditerranéenne.

Jean Il d'Aragon, allié surprise du Téméraire mais ennemi attendu de Louis XI qui lui a confisqué le Roussillon et la Cerdagne 
La fin de l’été 1471 trouva Yann de Ranrouêt à Lisbonne où il reçut un message de François II l’informant d’un possible conflit entre la France et la coalition bourguignonne. L’ordre du duc le laissa sans voix. Naviguer dans la méditerranée était compliqué, en fait, quasi-impossible car il ne possédait ni les pilotes ni les portulans nécessaires. Il ne savait absolument pas où il pourrait ravitailler en vivres et en eau. Enfin, ses navires avaient besoin d’un carénage important qu’ils ne pouvaient recevoir qu’au Blavet. Il prit donc quelques précautions. Dans un message, il répondit et décrivit sa situation au duc, déposa ses parts de butin chez un agent des Médicis et il confia son courrier et une copie de son journal de bord à un navire breton de passage contre une somme rondelette. Mais, il fallait obéir. Il mit quatre jours à trouver des pilotes pour trois de ses navires. Le 29 septembre, jour de la St Michel, il mit les voiles pour la méditerranée. Ils y pénétrèrent le 11 octobre et remontèrent lentement vers le nord pour atteindre les côtes de Provence. Yann espérait faire escale dans un port français et y faire campagne. Malheureusement, les mois d’automne en Méditerranée n’ont rien de clément pour les lourdes caraques. Entrecoupés de courts jours de vent portant, les orages et les calmes plats se succédaient. Le moral des bretons diminuaient. Ils apprirent en mer d’une galère génoise que la France et la Bretagne étaient en guerre contre l’Aragon, l’Angleterre, la Bourgogne et la Savoie. Les marins remarquèrent que les prises potentielles, des galères, les fuyaient aisément et allaient se réfugier dans le premier port venu grâce à leur avirons qui leurs permettaient d’échapper au période de calme. Elles étaient bien plus agiles que les grosses caraques de Yann qui se mit à prier de ne pas rencontrer la flotte de guerre de l’Aragon. Heureusement, en septembre, celle-ci se trouvait sur les côtes de Provence qu’elle razzia consciencieusement. Mais faute d’adversaire, elle s’était repliée sur Barcelone assiégée dont elle bloquait l'accès à la mer. Or, le pilote portugais les avait dirigés vers les Baléares pour éviter la côte aragonaise. Au bout d’un mois de mer, ils virent enfin les cotes de l’archipel. Yann fit aiguade sur une des petites iles puis fit voguer vers le nord pendant une journée. Le lendemain, un vent plein nord se leva et souffla régulièrement. A l’aube, Yann se décida et convoqua ses capitaines. Sa flotte fit demi-tour vers Palma de Majorque.
 

Dans le Roussillon, les garnisons de Louis XI tinrent pendant l’automne car l’armée aragonaise n’engageait que peu d’artillerie, réservée pour le siège de Barcelone. Le ban aquitain et languedocien vint leur prêter main-forte sous la direction du comte de Saint Pol, connétable du Luxembourg. En Savoie, l’offensive bourguignonne avait autant surpris les autorités savoyardes que les forces royales. Les garnisons furent rapidement renforcées par des Franc-archers et des émissaires partirent pour la Suisse et pour Milan. Les milanais ne bougèrent pas. Les agents du roi recrutèrent une dizaine de milliers de mercenaires à Genève qui vinrent à Lyon. En novembre, l’armée aventurée à Nîmes se scinda en deux. La partie la plus importante partit vers le Roussillon tandis que l’autre retourna à Lyon. A noël, la nouvelle de la trêve entre le Téméraire et Louis XI fit la joie de tous les lyonnais. Elle ne réjouit aucunement les Savoyards ni les Aragonais qui se retrouvaient seuls face à louis XI. Ils s’empressèrent d’envoyer des plénipotentiaires. Si les troupes en Dauphiné ne bougèrent pas, celles du Connétable de Luxembourg poursuivirent escarmouches et raids jusqu’en janvier sans succès.

A Palma de Majorque,  le 12 novembre, le mistral s’était mis à souffler et les pêcheurs avaient décidé de rester au port pour la journée. Ils rafistolèrent leurs filets puis se mirent à caréner leurs barques. Les officiers des deux galères du port sortirent tard et retournèrent vite à leurs occupations lançant leurs sous-fifres s’occuper de la chiourme. Yann regarda les tours du port puis ses sept caraques qui se dessinaient à l’horizon. Il avait pris place dans la caravelle et était parti en avant pour prendre d’assaut une des tours du port. La Ste Anne d’Auray battait pavillon aragonais et paraissait poursuivie par sept navires portant fleur de lys. Un cri d’alarme retentit et le pilote portugais embarqué contre son grès répondit en bon castillan sous la menace d’un couteau. La caravelle arriva à toute allure dans le port et s’écrasa contre le quai. Les franc-archers en jaillirent , ils filerent vers les tours dont ils tuèrent les occupants. La chaîne fut coulée et deux caraques négocièrent la passe sur leurs lancées. Les autres jetèrent l’ancre et mirent des chaloupes à la mer. Sachant qu’il n’avait pas les moyens de tenir la ville, Yann de Ranrouêt lança ses troupes à l’assaut des galères dont il libéra les rameurs. Bagnards et esclaves musulmans se jetèrent sur la ville comme de loups affamés tandis que les bretons se rassemblèrent pour contrôler le port et les rues qui y menaient. S’ils vidèrent quelques maisons et entrepôts, ils entreprirent surtout de remorquer les caraques et les deux galères hors du havre. Les bagnards firent assez de dégâts dans la ville pour que la garnison reste occupée le temps de l’opération. Yann fit alors mettre le feu dans les deux tours du port avant de partir. Ravitaillée et victorieuse, la flotte vogua vers le sud-est pendant une journée puis vers le nord-est, la Corse et la Provence avec une cinquantaine de bagnards qu’on avait remis aux avirons. Le soir même, dans Palma de Majorque, la garnison et les troupes du Château de Bellver mirent fin à la révolte à coup d'épées et de hallebardes.

Yann de Ranrouët passa noël à Aigues - Morte. Il y avait vendu sa caraque la plus abimée et une des galères. Lorsqu’il apprit le début de la trêve entre France, Aragon et Savoie. Il décida de reprendre la mer au printemps et de retrouver l’atlantique. Il espérait avoir autant de chance en 1472, mais il n'y croyait pas.

 
La construction du royaume d'Aragon, source Encyclopédie Universalis.