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jeudi 19 septembre 2013

1476. Ep2. Soie et Brocard sur le Rhône, Fer sur le Rhin.

A Nantes, les invitations au mariage d’Anne de France et de Pierre de Beaujeu parvinrent au duc début février. Il convoqua donc ses Etats pour la mi-septembre et non la mi-aout. Marié à Gabrielle de Bourbon et allié du roi de France, le duc était l’invité des deux familles. Une partie de son été serait donc destinée à suivre les festivités du mariage tout en faisant sa cour au roi de France pour obtenir quelques avantages financiers ou territoriaux. Le duc n’était pas dupe. Cette invitation avait aussi forme de convocation. Dans sa missive, le roi se réjouissait de revoir son allié, sa femme et de découvrir Jean, l'héritier de Bretagne. Louis XI profiterait de ce mariage, pour rassembler et consolider ses alliances. Le maréchal de Rieux et Pierre Landais l’informèrent que les festivités serviraient aussi à repérer et taire les mécontents à la cour de France. Manifestation de la puissance royale, cette cérémonie serait aussi un gouffre financier pour les familles nobles qui se devaient d’y participer et d’y apparaître sous leurs meilleurs atours. Les dépenses somptuaires que les nobles devraient réaliser pour tenir leurs rangs permettraient au roi de découvrir les ambitieux et les orgueilleux mais aussi de diminuer les réserves financières de tous ses turbulents vassaux. De Lyon, Michel Landais avait d’ailleurs prévenu son père que les marchands et les représentants des banquiers italiens étaient devenus les coqueluches de la noblesse d’Auvergne et que l’or génois, florentin ou vénitien changeait de main pour passer dans celles des drapiers et des tailleurs qui croulaient sous les commandes. Cet or invariablement revenait aux représentants des cités marchandes qui fournissaient aux artisans et joailliers, les brocards, les soies et les perles nécessaires à la confection des nouvelles robes et des nouveaux pourpoints. La noblesse empruntait à tour de bras et commandait sans compter pour embellir ses costumes de fêtes. Michel Landais donnait aussi quelques vagues informations sur les opérations en Alsace que René II de Lorraine avait ralliée à sa cause.
René II de Lorraine (reconnaissable à la croix de cette région) et ses piétons.

Pierre Du Pont l’Abbé était bien plus précis dans ses rapports au Maréchal de Rieux. Il y passait au crible les différentes phases de sa campagne d'automne en Alsace et de ses raids hivernaux en Franche-Comté. Accueilli à bras ouvert par les citadins rhénans, René II rassemblait une armée sur les bords du Rhin. Il espérait passer à l’offensive en Lorraine au printemps et libérer son fief à l’été. Sous les ordres de Pierre du Pont-l’Abbé, Les cavaliers bretons avaient mené deux chevauchées en Franche-Comté. Utilisant leur mobilité, ils passaient rapidement de vallée en vallée, surprenant les troupes bourguignonnes, menaçant les châteaux et pillant les villages. Les garnisons franc-comtoises éparpillées et réduites par les prélèvements de l’année précédente, se terraient dans leurs fortifications et laissèrent Pierre du Pont-l’Abbé battre la campagne comtoise en toute liberté. Dans sa dernière missive, il informait le maréchal de ses succès et de développements inattendus dans les cités rhénanes. Quelques mercenaires suisses y avaient entraîné les milices urbaines tentant de leur donner un semblant de valeur militaire. Or, les Alsaciens s’étaient pris au jeu et malgré le temps exécrable de la fin de l’hiver, s’acharnaient pour suivre convenablement les ordres des vainqueurs de Morat. De plus, les élites urbaines s’intéressaient de plus en plus au système de gouvernement des cantons helvétiques tandis que le duc d’Autriche avait toujours mauvaise réputation auprès des citadins. Malheureusement, le soutien helvétique se faisait attendre car les cantons discutaient des suites à donner à la victoire de Morat. Les cantons de l’est craignaient le retour du duc d’Autriche et l’expansion de Berne tandis que ceux de l’ouest menés par les Bernois voulaient définitivement écraser le Téméraire. Les débats se poursuivaient à Zurich depuis la noël et étaient au point-mort. Des envoyés de Louis XI étaient annoncés.


Lors du conseil de guerre du 27 mars, à Clisson, le nouveau Vice-chancelier Jean II de Rohan présenta des informations venant de ses contacts à Anvers et à Lyon. Le duc de Bourgogne avait parcouru ses fiefs pour obtenir des écus et rassemblait dans le sud une armée. Il avait convoqué ses Etats de Bourgogne à Dijon et leur avait tenu un discours fort patriotique et fort alarmant sur la montée en puissance des Suisses et de leurs perfides alliés allemands, traitres à leur duc. Les élites bourguignonnes avaient alors convenu de financer la défense de leurs frontières à hauteur de 6000 livres tournois par mois et ils demandèrent à Charles de fournir des capitaines à leurs garnisons et de renforcer la Franche-Comté. L’armée qui se rassemblait à Salins n’était plus aussi formidable que celle des années précédentes. Si les compagnies d’ordonnance du duc étaient en nombre, elles restaient incomplètes. Piétons, artilleurs et canons manquaient. Pendant l’hiver, le duc avait envoyé ses lieutenants recueillir les fuyards de Morat. 6000 hommes se présentèrent qu’il fallut rééquiper. Les nouveaux contingents de Flamands et de Picards tardaient à arriver et les détachements, pour renforcer les garnisons franc-comtoises, avaient affaiblis sa force principale ainsi que les troupes occupant la Lorraine. Les diversions de Pierre Du Pont l’Abbé avait porté leurs fruits. Enfin, le manque d’espèces irrita les mercenaires. Le capitaine Campobasso exigea que le duc tienne ses promesses mais les boues de l’hiver retardaient les transferts de fonds. A la fin février, de Bruges, Tommaso Portinari, le représentant de la banque des Médicis, fit parvenir des lettres de change à Pontarlier où Charles avait installé son armée pour surveiller les Suisses. Cette arrivée calma les querelles d’autant plus que le duc promit une augmentation des soldes. Mais cela coïncida avec l’annonce de la chute d’Epinal. Le 21 février, René II avait repris la ville vosgienne et s’efforçait d’installer des troupes fidèles dans toutes les garnisons que les Bourguignons avaient délaissées. Inexplicablement, le duc ne bougea pas.
Epinal au moyen-âge. source : http://patrimoine-de-lorraine.blogspot.fr

samedi 14 septembre 2013

1476. Ep1. Noces et désaccords


La nouvelle année débuta par un événement heureux en la cours de France. Louis XI fiançait sa fille Anne. Le vieux roi avait longuement pesé le pour et le contre dans les multiples possibilités d’alliance qui lui donnait cet enfant. Il avait choisi celle qui renforçait le plus le pouvoir royal et qui n’accordait ni prestige ni finances à des puissances étrangères. De plus, il avait sécurisé par cette promesse de mariage sa succession. Louis se savait vieux. Un accident, un assassinat ou une maladie pouvaient le frapper à tout moment. Cette cérémonie lui avait gagné le soutien d’un des clans les plus puissants de la cour de France. Anne ne serait pas reine mais il espérait qu’elle serait régente et qu’elle protègerait son jeune frère. Dans une longue discussion, il lui avait expliqué les tenants et les aboutissants de cette alliance et elle s’était inclinée de bonnes grâces. Le roi savait maintenant avoir vu juste. Sa fille était une politicienne. Elle avait compris que derrière les basses manipulations diplomatiques de son père se cachait une volonté inébranlable de faire du royaume un roc qu’aucune puissance étrangère ou intérieure ne viendrait ébranler. Elle avait adopté ses vues et le roi la promit à un des hommes les plus brillants de sa cour, homme d’âge mur capable de rivaliser avec l’esprit de sa jeune fille mais aussi de la soutenir dans la défense du royaume.
Anne de France, âgée de 15 ans, lors de ses fiançailles, triptyque de Jean Hey.
En effet, si les succès suisses avaient diminué la menace bourguignonne et donc renforcé le prestige de la France, la politique intérieure de Louis créait maints mécontentements dans la noblesse. Il s’échinait à rogner leurs pouvoirs pour renforcer le sien. La grogne se multipliait et ce qu’on disait, il y a 5 ans, dans les alcôves se disaient maintenant ouvertement dans les salons des grands du royaume. Le roi empiétait trop sur les droits de la noblesse, il était trop puissant, il exigeait trop de services et donnait trop peu. Et surtout, il était vieux. Récemment, des rumeurs avaient courus sur sa sénilité. Mais de tous les bruits, les plus persistants étaient ceux qui faisaient état de sa vilénie, de sa rouerie et de son manque d’esprit chevaleresque. Ses opposants attendaient sa mort pour profiter d’une régence durant laquelle le pouvoir royal serait nécessairement affaibli. Heureusement, ces fiançailles réunissaient la monarchie et la famille la plus riche de France. Anne allait épouser un Bourbon, clan qui contrôlait l’Auvergne et qui pouvait faciliter ou limiter les accès à la partie méridionale du royaume de France. De plus, cette alliance permettait à Louis XI de renforcer sa position au centre du royaume et de récompenser un de ses officiers les plus brillants : le Sire de Beaujeu.
Pierre Sire de Beaujeu, Comte de La Marche, Vicomte de Carlat et de Murat puis à partir de 1488, Duc de Bourbon, Duc d'Auvergne, Comte de Clermont, Comte de forez et Prince de Dombes, âgé de 38 ans. triptyque de Jean Hey

François II de Bretagne et Guillaume Chauvin avait longtemps espéré que la fille de Louis serait promise à Jean. Si le duc et son chancelier avaient fait des ouvertures sérieuses au sujet de ce mariage, Louis XI avait toujours évité de répondre grâce à son génie de l’esquive diplomatique. François II n’avait donc pas fondé de grands espoirs sur cette possible alliance. Pourtant, cela le vexa  et il se souvint d’un coup de toutes les couleuvres françaises qu’il avait dues avaler depuis deux ans. Malgré les promesses royales et le traité des estuaires, le parlement de Paris tentaient toujours de s’immiscer dans le affaires ducales tandis que les normands et les bordelais perturbaient régulièrement le commerce breton par les estuaires français. Irrité, il décida de ne pas renouveler l’alliance avec la France après la chute du téméraire et d’attendre les ouvertures de Louis si celui-ci voulait prolonger leur entente.

L’échec de ses actions diplomatiques diminua l’influence de Guillaume Chauvin à la cour de Nantes tandis que Pierre Landais devenait peu à peu la puissance à courtiser. Rohan, les amiraux et les marchands soutenaient ses efforts à l’intérieur du duché car il privilégiait l’essor économique et maritime dans un but d’indépendance financière. Mais ils s’opposaient à sa volonté d’indépendance politique. Tant que Louis alimenterait le duché en subsides, la position des amiraux et des officiers des bandes ne ferait que se renforcer en Bretagne. L’influence française restait grande, même si elle tendait à se limiter. En Bretagne, l’administration, l’agriculture, le commerce et les proto-industries continuaient à se développer et le duché gagnait en prospérité. Une partie de la noblesse possédait des fiefs en France et en Bretagne. Leurs terres bretonnes produisaient de plus en plus de richesses. A l’inverse, leurs seigneuries françaises, écrasées sous les nouveaux impôts royaux et bloquées dans leur développement par les coutumes françaises, devenaient des fardeaux pour leurs finances. Alors que dix ans auparavant, ces hommes préféraient séjourner en la cour de France, ils résidaient de plus en plus longtemps auprès du duc qui certes avaient moins de possibilités de les récompenser mais où, la coutume bretonne aidant, ils pouvaient profiter de plus d’opportunités économiques et commerciales. Enfin, dans le duché, la surveillance était bien moindre que dans le royaume de France où les agents officiels et officieux du roi reportaient à l’universelle aragne tous les faits et gestes de ses vassaux. Ainsi, la noblesse franco-bretonne changeait peu à peu et se désolidarisait lentement de la cour de France d’autant plus que le duché devenait un des laboratoires de la Renaissance. Le retour du fils de Pierre Landais allait précipiter les choses.

vendredi 28 juin 2013

1475. Ep2. Temps de paix en Bretagne.


François II vit la paix arrivée avec soulagement car l’énorme effort maritime qu’il avait entrepris commençait à peser sur ses finances et sur la population. L’armement de 50 navires avait prélevé une si forte partie de la population de pécheurs que la pêche, les sécheries et le commerce maritime avaient connu leur première baisse d’activité depuis les réformes de Pierre Landais. André de Lohéac restructura la marine bretonne par soucis d’économie et parce que Louis XI ne continuerait pas à financer une flotte aussi importante en temps de paix. Il diminua le nombre de navires en escadre à 20. 16 carvels et 4 caravelles se répartirent en deux escadrons, le premier à Morlaix et le second à Port-François qui resta le premier centre de ravitaillement et de construction des navires du duc. Le trésorier des Guerres vendit les plus endommagés et les plus anciens aux enchères à Nantes et Morlaix. Les agents de Jean de Rohan en acquirent cinq qui complétèrent la flotte embryonnaire du prince-marchand de Bretagne. Les acheteurs malouins cherchaient eux des navires armés car ils avaient obtenus du Sire de la Mer, le droit de s’armer en corsaire pour des nations étrangères. C’est ainsi que Jacques Danycan repartit en Irlande avec une dizaine de bâtiments malouins. La Notre Dame du Lac connut un sort plus funeste. Décortiquée par les charpentiers de Port-François, elle ne fut remontée qu’en 1477 et finalement, vendue. Yann de Ranrouët conserva le commandement de la Grande Escadre dite aussi escadre du ponant tandis que Quelennec le Jeune garda celui de l’escadron de Port-François. La Grande Escadre perdit nombre de navires anciens et ne se composa plus que de 12 carvels et de 3 caravelles à partir de 1475. André de Lohéac décida de maintenir les 8 caravelles garde-côtes pour lutter contre la contrebande en Manche.
Le retour des marins permit de réarmer de nombreux navires marchands et bâtiments de pêches dés l’été et les échanges avec les Flandres et la péninsule ibérique reprirent rapidement. Les navires bretons étendirent leurs rayons d’action jusqu’à Hambourg et jusqu’à la méditerranée. Si la Hanse dominait la Baltique, si les Anglais conservèrent l’avantage dans leurs relations avec les Flandres, les Bretons supplantèrent les autres nations dans le domaine du transport atlantique de marchandises. Seul, le Portugal maintient un commerce florissant autour du sucre de ses iles atlantiques. L’Irlande, encore en guerre avec les Anglais, entra directement dans le commerce breton. Rohan y écoula des armes et des canons tandis que les négociants de Morlaix y vendirent en priorité du vin, du sucre et du blé en surplus en Basse- Bretagne. Ils ramenèrent de la laine, des plants de lin et des peaux. Les plants de lin connurent un grand succès en Bretagne en raison de leurs faibles couts par rapport à ceux de la baltique. Pendant un temps, la laine approvisionna les ateliers de draps autour de Rennes et Vitré mais elle était trop concurrencée par la production de l’élevage breton qui se développait sur les terres incultes. Ainsi, la laine et les peaux d'Irlande disparurent rapidement du marché breton. Enfin, les malouins y trouvèrent un terrain de chasse idéale sous les ordres de Jasper Tudor avec la bénédiction du duc et du roi de France.


La Forteresse d'Ancenis, complétée en 1484, fut creusée dans la rive de la Loire et les parties vulnérables aux boulets construites en briques qui absorbaient mieux le choc des boulets de métal.
La diminution des dépenses militaires permit au duc de s’atteler à de nouveaux projets. En mai, il décida en son conseil de guerre de rénover les défenses de châteaux de sa marche avec la France. Il s’agissait de changer le dessin des forteresses pour adapter tours et murs à l’usage de l’artillerie. François II prit alors deux décisions qui changèrent la Haute - Bretagne. Il imposa une nouvelle architecture des forts avec des tours plus basses, semi-enterrées, aux murs doublés en épaisseur et capables de supporter deux à quatre pièces d’artillerie tirant en enfilade. Deuxièmement, il décida de rénover les routes de Bretagne pour faciliter le transport des pierres nécessaires aux nouvelles constructions et l’approvisionnement des forteresses. Ancenis et Fougères seraient les deux premières cités à profiter de ces innovations. Il exonéra les transports de pierres de tous péages et de toutes taxes vers ces deux destinations à condition qu’elles proviennent de carrières bretonnes.





Les nouveaux murs de Fougères complétées en 1487. le talus à gauche fut obtenu par le creusement des fondations et des douves.
Allié de la France contre le Téméraire, François II ne se préoccupait pas de la réaction de Louis XI concernant ces deux forteresses. S’il avait obtenu le contrôle des iles anglo-normandes jusqu’à la paix, les agents du duc l’avaient informé de l’opposition des parlementaires parisiens à l’enregistrement du traité d’Angers. Or, depuis février, Louis XI n’avait pas obligé son parlement à officialiser ce traité. Connaissant le pouvoir du roi de France et sa volonté implacable de le faire appliquer, François II comprit rapidement qu’il s’était fait berner par le résident de Plessis-lès-Tours. C’est ainsi qu’il exigea une petite hausse des tarifs de recrutement de ses mercenaires en août lorsque les trésoriers du roi vinrent recruter les Bandes du Léon et de Cornouailles. Cette petite vengeance ne mena à rien. Le jour de la St Michel, au dernier jour des Grands Jours de Rennes, François II annonça la transformation de cette cour de justice en Parlement.

Jean II de Rohan fut bien aise à l'automne quand sa femme lui apprit qu'elle était enceinte. Yann de Ranrouët, seigneur de Noirmoutier, vice-amiral de Bretagne le fut aussi quand il épousa la fille de Guillaume Chauvin, Isabelle, de 10 ans sa cadette. Ses témoins furent André de Lohéac et son ami Rohan. Enfin, Pierre Landais apprit que son fils se mettrait sur le chemin du retour à la nouvelle année. Son grand projet allait prendre forme.

mercredi 12 juin 2013

1472. Ep2. Guerre Navale, Guerre d'unification irlandaise.



En avril, le traditionnel convoi d’écus français arriva dans la capitale bretonne. Il était deux fois plus long que celui de l’année précédente. Pierre Landais assura son transfert vers le Blavet où se concentrait peu à peu les services de l’amirauté. Le chantier naval poursuivait ses constructions et on posa la quille de deux nouvelles caraques de guerre en juin. Les deux premières terminèrent leurs essais le 17 mars. Quelennec le Vieux les inspecta, il fit quelques remarques sur l’évolution de la marine depuis son jeune temps en bougonnant et toujours plein de morgue, admit ces deux nouveaux bâtiments au service actif, le 4 avril. Dix jours plus tard, elles partirent sous la direction d’André de Lohéac pour Morlaix où elles rejoignirent l’escadron du Ponant. Armées de canons tirant des boulets de fer, l’escadre transportait une cargaison de grande valeur : les 15000 livres que le roi envoyait chaque année à Jasper Tudor et elle escortait dix navires marchands transportant les bandes du Trégor et de Cornouailles que le roi avait louées au nom du dernier représentant des Lancastres. L’escale à Dublin fut des plus agréables et la flotte réduite aux seuls navires du duc mit le cap sur la Manche et la Normandie à St Jean. Elle se ravitailla à Barfleur en juillet et remplaça l’escadron de cinq navires qui avait patrouillé devant Calais depuis le début du printemps sur demande du Roi. Lohéac décida de prendre les choses en main et porta son escadre sur les côtes wallonnes. Il s’y empara de quelques navires anglais mais surtout en coula un certain nombre. Les boulets de fer faisaient merveille contre les navires marchands du roi d’Angleterre. Cette faillite de la flotte anglaise permit de couper le commerce de la laine pendant août et septembre. Cela mit en rage parlement, marchands et londoniens qui exigèrent du roi une action plus énergique dés la construction de la nouvelle flotte. A la mi-octobre, André de Lohéac mit le cap sur St Malo où il fit panser les plaies de ses hommes et hiverner sa flotte.

Le 3 aout, un curieux cortège de navires entra dans l’embouchure de la Loire. On reconnut facilement les 4 navires marchands qui revenaient de Lisbonne et qui avait quitté la cité ligurienne au printemps. Mais les 5 caraques, la caravelle et la galère qui se présentèrent firent sortir les habitants sur les quais et l’information fut criée de rues en rues jusqu’au château de Nantes. Menée par la Ste Anne d’Auray et la Notre-Dame du Lac dont les avirons battaient les flots, la flotte se glissa dans le port grâce à la marée. Yann de Ranrouët ramenait sa flottille dépareillée, usée jusqu’à la corde par le temps, les embruns et le manque d’approvisionnements navals. Il avait aussi contracté un certain nombre de dettes à Lisbonne pour assurer son ravitaillement en eau et en nourritures. Il savait qu’il aurait un très long rapport à faire à son duc et à son amiral. Mais aujourd’hui, il voulait profiter de ce que tous ressentaient. Ils étaient revenus et allaient fêter ça dans leurs familles et avec leurs amis. Jean de Quelennec et le duc comptaient les navires d’une des tours du château. Le vieil amiral se dit qu’il allait passer un certain nombre de soirées avec le Jeune Ranrouët pour obtenir toutes les informations et l’expérience qu’il avait pues glaner au cours de ses deux ans d’absences. Il mit cela de côté et demanda avec un rare sourire au duc de prendre congé pour aller retrouver son fils. Celui-ci lui ordonna de l'amener à dîner avec son commandant. François II voulait avoir la primeur des aventures de son chevalier de Noirmoutier.
Les provinces historiques d'Irlande.


L’arrivée des bandes bretonnes en Irlande changea la donne politique. Henri Tudor obtenait ainsi un corps de professionnels autour duquel construire une armée. Il rassembla ses soutiens du Pale (enclave anglo-normande autour de Dublin) et accompagné de Gerald de Kildare, il passa le mois de juillet à rallier par la force ou par la persuasion les lords de la province de Leinster. Henry Tudor savait que ses droits à la couronne anglaise étaient très tenus, mais les assassinats de l’année 1471 avaient renforcés sa détermination. Il poussa, cajola et força la main aux lords du Pale en maniant la carotte (l’or de Louis XI) et le bâton (la seule armée professionnelle d’Irlande). En août, les nobles anglo-normands et irlandais de Leinster s’étaient ralliés à son commandement. Le jeune Henri, son oncle Jasper et Gerald Fitzgerald de Kildare décidèrent de soumettre les provinces du sud. Le 3 septembre, des espions de Kildare ouvrirent les portes de Waterford à l’armée de Jasper. Deux jours plus tard, il écrasa l’armée du roi de Thomond et sa cavalerie captura de nombreux chefs de clans, le roi et son allié le earl de Ormond. Henri envoya des ambassadeurs au roi de Desmond. Ravitaillée par les corsaires de Dublin et de St Malo, son armée atteignit Cork le 3 octobre. Le roi de Desmond était dans les murs et poussa la municipalité à se rendre. La double menace navale et terrestre suffit à les dissuader. Le lendemain, Tadg Liath mac Domhnaill, roi de Desmond fit allégeance à Henry Tudor. Il préférait un roi en Irlande qu’un roi à Londres. A Noël, tandis que Jasper restait à Cork hiverner, Henry Tudor revint à Dublin avec le roi de Desmond et Gerald Fitzgerald. Il prépara une session parlementaire exceptionnelle pour la St Patrick. Il y convoqua les nobles les plus importants de Connaugh et d’Ulster ainsi que ses vassaux des provinces de Leinster et de Munster. Prenant des otages dans leurs familles, il libéra les chefs de clan qui lui rendirent l’hommage-lige et les nomma comte de leurs territoires. Enfin, il commença à prendre des cours d’Irlandais.

dimanche 9 juin 2013

1471.Ep4. La seconde guerre de Bourgogne.

Le 22 juin, des messagers partirent de Nantes dans toutes les directions. François II demandait à Morlaix et au Blavet de ravitailler sa flotte et à ses compagnies d’ordonnance de se rassembler à Rennes pour une revue. Louis XI mit en état d’alerte les garnisons de Picardie. Il ordonna de rassembler ses compagnies d’ordonnance à Compiègne et à Lyon. Le soir - même, n’attendant pas sa suite nombreuse, il chevauchait vers la capitale. A Orléans, il apprit que la Savoie et l’Aragon se joignait à l’alliance bourguignonne. Il demanda la levée du Ban occitan et aquitain, puis il transporta sa seconde armée de Lyon à Nîmes. Le 25 juin, François II se dirigea sur Rennes après avoir confié son fils et sa femme aux défenses du château de Clisson où les rejoignit Marie de Rohan. André de Lohéac retrouva sa flotte au Blavet et mit les voiles vers le nord. A Morlaix, les marchands réorganisèrent des convois et ravitaillèrent les navires de la flotte bretonne. St Malo était en effervescence depuis le passage d’Henri Tudor et armait tous les navires qu’elle pouvait en corsaire pour les envoyer dans la Manche et dans la mer d’Irlande.
Château de Clisson, refuge des ducs de Bretagne.
Lorsque les 10 navires de Lohéac firent relâche à St Malo, les 10 caraques de Morlaix l’attendaient ainsi que 10 corsaires malouins qui voulaient profiter de la flotte bretonne pour rejoindre St Valery en Somme. Les Malouins voulaient en faire leurs bases d’opérations sur les côtes picardes et wallonnes. Le 17 juillet, le baron de Retz débarquait à Barfleur et reçut ses ordres de Louis XI : empêcher l’anglais de traverser la Manche en bloquant Calais.

André de Lohéac laissa les Malouins agir à leur guise et entama à partir de la Picardie une surveillance constante des abords de Calais avec son escadre de 20 bâtiments. Il ne vit jamais de flotte anglaise. Celle-ci était occupée ailleurs et combattait un adversaire bien plus pugnace : Jasper Tudor, comte de Pembroke. Celui-ci avait fui au pays de Galles et réoccupé temporairement la forteresse de Harlech. Dés l’annonce de l’arrivée d’une armée yorkiste, il prit la mer pour l’ile de Man d’où il rejoignit l’Irlande. Il y contacta son ancien allié, le baron de Kildare, Gerald Mor Fitzgerald et l’informa de la situation en Angleterre. Le Lord deputy of Ireland, qui avait basculé dans le camp Lancastre en 1469, comprit de suite que sa tête ne vaudrait pas grand-chose à la cour d’Edouard IV s’il ralliait la cause de la couronne. Il écouta Jasper Tudor et il accepta ses plans.

Maquette de Dublin au moyen-âge.
Ce dernier envoya alors un message à son neveu Henri et au duc de Bretagne. Début juillet, le comte de Pembroke eut la surprise de voir arriver trois navires malouins dans le port de Dublin. Jacques Danican, leur commandant, demanda au Comte de Pembroke de se mettre à son service le temps de la guerre. Il amenait 100 franc-Archers de St Malo et l’information qu’Edouard n’avait pas garni de troupes l’ile de Man. Le comte sauta sur l’occasion. La fin de l’été vit donc les Tudor s’installer en terres d’Irlande. A partir d’aout 1471, Les corsaires irlandais et malouins utilisèrent l’ile de Man comme base d’opérations contre l’Angleterre. Dés septembre, avec l’arrivée des premières prises, les habitants se joignirent au combat contre la Couronne.
Le port de Dublin au Moyen-âge.
(source :after http://www.medievaldublin.ie/index.php/gallery)
En Bretagne, à Rennes, le duc, Pierre Landais et Guillaume Chauvin reçurent l’habituel financement du roi de France pour l’utilisation de la flotte bretonne. Cet argent fut reversé au chantier du Blavet pour accélérer la construction des deux caraques de guerre de Jean de Quelennec. L’échange de courrier avec le roi lui apprit l’évolution de la situation dans le royaume de France et il fit envoyer un message à Yann de Ranrouët pour lui demander d’entrer en Méditerranée et d’attaquer le commerce aragonais. Il passa en revue 6000 cavaliers, 3000 de ses compagnies d’ordonnance et 3000 vassaux avaient répondu à son appel. Il nota la présence importante des contingents du Comte de Rieux et du Comte de Rohan. Ce dernier se trouvait à Morlaix où il armait deux autres navires pour la protection d’un convoi pour Lisbonne et organisait la défense des côtes de Brest à St Malo. Avant de partir pour Rouen, Le duc alla prier au Mont St Michel si bien qu’il n’arriva sur les rives de la Seine que le 19 juillet. Louis XI lui confia les Bandes bretonnes une nouvelle fois pour protéger la Haute-Normandie de Rouen à Abbeville. Comme l’année précédente, il prit Pierre de Pont-l’Abbé comme second. Avant son départ, Il avait chargé le maréchal de Rieux d’utiliser le Ban pour la défense des forteresses de Bretagne et en particulier, celles du Sud car il craignait une action de Charles de Guyenne. Le vieil amiral en prit le commandement.
Cette crainte était absolument injustifiée. Charles pleurait sa maîtresse au fond de son lit de souffrances. Atteint de la syphilis, il se mourait. Il la rejoignit dans l’au-delà le 3 août 1471. Cette nouvelle parcourut la France plus vite que le galop du messager qui la portait. Louis XI envoya ses garnisons de St Jean d’Angély et de Ré occuper la ville de Bordeaux tandis que celle de Saintes parcourait l’est de la Guyenne jusqu'à Toulouse pour rallier les vassaux de Charles. A Malines, le duc de Bourgogne avait aussi rassemblé son ost et ses compagnies d’ordonnance, cria à l’empoisonnement et accusa Louis XI de fratricide et de sorcellerie. Le 23 août, il traversait la Somme avec 80000 hommes.



vendredi 7 juin 2013

1471.Ep2. L'oeil du cyclone.


Gabrielle de Bourbon-Montpensier, cousine de Louis XI,
descendante de St Louis, conjuguait un amour des arts et une piété fervente.

Les ouvertures de Guillaume Chauvin avaient porté leurs fruits. Gabrielle de Bourbon-Montpensier et Marguerite de Foix étaient de bons partis issus de familles puissantes en terres, argent et prestige. Le cas de Marguerite, fille de la reine de Navarre, posait un petit problème. En effet, son père était en disgrâce dans le royaume de France. Louis XI le trouvait bien trop puissant et sapait systématiquement ses actions.. Au contraire, la famille de Gabrielle pouvait lier les Montforts aux Capétiens. Elle descendait directement de St Louis. Ce prestige et ce lien familial permettraient au duc de rester dans les bonnes grâces du roi au moment où Louis XI avait bien moins besoin de la Bretagne grâce à son alliance avec l’Angleterre. Pendant le mois de Janvier, Guillaume Chauvin dépensa beaucoup d’énergie pour que le duc choisisse Gabrielle tandis que Pierre Landais considérait que cette alliance allait contre les intérêts du duc. François II était sur le point de choisir la jeune Marguerite en raison de ses liens très proches avec la couronne de Navarre lorsqu’il reçut une lettre de Louis XI. L’appelant son cousin, Louis XI considérait que le mariage avec Gabrielle était affaire acceptée et annonçait qu’il avait obtenu des Penthièvres qu’ils lui vendent leurs droits pour le prix de 80000 livres. Cela sous-entendait que sans mariage, la vente ne se ferait pas. Le duc grogna, rala puis accepta et envoya Guillaume Chauvin négocier le contrat avec le comte de Bourbon-Montpensier. Il demanda pas moins de 80000 livres comme dot.

 

En mars arriva une ambassade inattendue du Portugal. François II espéra un moment obtenir la main de la sublime Jeanne du Portugal. Mais, l’ambassadeur venait avec un message et un coffre contenant assez de ducats pour louer un escadron de la flotte bretonne. Alphonse V du Portugal l’informait qu’il allait une nouvelle fois tenter d’envahir le Maghreb et d’en bouter les infidèles. Il avait donc besoin de tous les marins expérimentés qu’il pouvait trouver. Cette offre tombait à point nommé pour le duc car en raison de la paix, le roi de France ne finançait plus sa marine. De plus, les constructions navales de Jean de Quelennec et d’André de Lohéac lui coutaient fort cher. Cet accord permit de retarder les désarmements de navires d’une année. En avril, la flotte du Blavet mit voile pour Oléron où elle recueillit la garnison. Un escadron de 8 navires commandés par Yann de Ranrouët prit le chemin du sud tandis qu’André de Lohéac rentrait patrouiller la côte nord de la Bretagne ne laissant qu’un escadron de cinq caraques à Nantes. Quelennec le Jeune partait aussi vers le Portugal tandis que son père suivait de prêt la construction de deux caraques de guerre (des caravelles redimensionnées portant 24 canons) et assurait la direction générale de la flotte et son ravitaillement à partir des ports du Blavet, de Morlaix et de Nantes.
En avril, la Françoise, première caraque bretonne gréée en trois mâts quitta le port de Morlaix les cales pleines de crées. Jean de Rohan la regarda du quai. Après un hiver de scènes de ménage, il s’était rendu aux arguments de sa femme. Il ne voulait pas que toutes ses réformes disparaissent s’il décédait en mer avant d’avoir un héritier. Il planifia pourtant un voyage en Flandres pour l’automne. Nommé Gouverneur du Leon, du Trégor et du Penthièvre, le duc lui avait donné carte blanche pour y appliquer ses réformes. Ces trois pays allaient servir de bancs d’essai pour tout le domaine ducal. Jusqu’en mai, il parcourut le nord pour convaincre nobles et marchands de les appliquer. La prospérité que Morlaix affichait par rapport à ses rivales Tréguier, St Quai - Pontrieux et St Brieuc, lui permit de rallier les élites de ces régions. En mai, de retour à Rohan, il réorganisa ses forges vers une production plus militaire pour répondre à la demande des mercenaires et des troupes du duc.
Le 8 mai, les Penthièvres signèrent la renonciation aux droits de succession du duché après que Pierre Landais eut versé la somme demandée. Le 12 mai, Guillaume Chauvin rejoignit le duc et ses conseillers à Nantes. Il avait obtenu une dot de 100.000 livres payables sur cinq ans et le mariage avait été fixé au 21 juin en la ville de Nantes. Le duc reçut un message du roi qui approuvait ce contrat et qui annonçait sa venue. Il invitait aussi le duc à rejoindre son ordre de Chevalerie, celui de St Louis. Louis XI avait créé cette institution pour concurrencer le Téméraire et ses chevaliers de la Toison d’Or, mais aussi pour contrôler ses vassaux les plus puissants. François II refusa mais proposa que son bâtard François d’Avaugour puisse y accéder et ainsi mener carrière en France et en Bretagne.


Louis XI présidant la première réunion de l'ordre de St Louis.
Alors que les grandes familles de France et de Bretagne se dirigeaient lentement vers l’estuaire de la Loire, un jeune homme et ses cinq compagnons débarquèrent à St Malo. Connus des marchands de la ville, on leur prêta des chevaux et ils filèrent immédiatement au galop vers le sud-est. Alors, le tocsin sonna et la cité corsaire s’activa comme une ruche. Le soir même, trois navires quittèrent le port et voguèrent plein nord. Ils contenaient tout le ravitaillement que les malouins avaient pu rassembler et leurs équipages étaient armés jusqu’aux dents. Le 21 juin, à Nantes, si les mariés furent loués pour leur beauté, l’invité surprise occupa toutes les conversations. Louis XI et François II s’étaient isolés la veille avec lui. S’il fit bonne figure pendant la cérémonie, le jeune homme s’isola, incapable de supporter la frivolité de la fête après les deux terribles mois qu’il venait de vivre. Edouard IV avait repris le trône. Henri VI était décapité, Marguerite d’Anjou emprisonné, le Prince de Galles exécuté, Warwick six pieds sous terre et Jasper Tudor introuvable. Henri Tudor était arrivé en Bretagne.
Henri VI, le roi "maudit" d'Angleterre.

jeudi 6 juin 2013

1471. Ep1. Egos bretons au nouvel an.

A Nantes, le duc félicita ses conseillers pour leurs réalisations pendant l'année précédente. Il accueillit avec joie ses trois marins préférés dont les parts de prises avaient remplies les coffres du duché. Il souhaita la bonne année à tous et les remercia d’avoir fait de la Bretagne un duché fort, industrieux et commerçant. Puis il les invita tous à profiter du festin qu'il avait fait préparer. Yann de Ranrouët était perdu dans cette cours de Bretagne. Mais son nouveau statut de Chevalier l'obligeait envers le duc. Ce titre et celui de capitaine de Noirmoutier lui donnait droit à une pension confortable. François II l'avait promu pour lui donner plus de pouvoirs dans la flotte. Il devait d’ailleurs retourner à Oléron dés les premiers beaux jours pour en rapatrier la garnison. Comme il n’était pas du tout à l'aise, il se mit à raconter des histoires au jeune héritier. Des années plus tard, François II lui avouera qu'il avait secrètement chanté ses louanges, ce soir-là car il ne savait pas quoi dire à son propre fils. Il ne l'avait pas vu pendant un an et le trouvait déroutant.
Chateau des Ranrouët tel qu'il fut en 1469 après la reconstruction réalisée par Yann de Ranrouët.
Il abrite aujourd'hui le Musée des Bandes Bretonnes.
 A la droite du duc se tenaient Marie de Bretagne et son époux Jean II de Rohan. Depuis son passage sur une caravelle, Jean avait pris contact avec les charpentiers du Blavet et en avait débauché trois pour transformer un gros navire de Morlaix. Le premier trois mâts doté de sabords devait être lancé au printemps à ses frais. Ce n'était qu'une adaptation, un gréement de caravelle redimensionné posé sur une coque de caraque. Il comptait bien participer à la première croisière de son nouveau navire vers l’Ibérie puis vers les Flandres. Il avait d'ailleurs un stock important de toiles de lin à écouler.
 Sa femme n'était pas du tout d'accord. Elle avait porté sa fille et accouché pendant que le duc courrait la Guyenne. De plus, elle avait assuré la garde de son neveu et la bonne gestion des fiefs. Malgré une abondante domesticité, elle était si épuisée à la naissance que l'accouchement avait failli tourner au drame. Jusqu'à ce qu’il accepte, elle lui mènerait une vie infernale.

André de Lohéac jubilait. Il avait appris la veille que Jean III de Quelennec se retirait. Le duc avait décidé de lui accorder son office jusqu'à ce que l’héritier de Quelennec aie fait ses preuves sur mer. Le duc voulait un officier capable de commander sa flotte. Jean IV de Quelennec avait donc été nommé capitaine d'un navire et André Amiral de Bretagne. Le vieux Quelennec avait décidé de rester à Blavet et d'y apporter tous ses talents d'organisateur. S'il était revenu fatigué de sa dernière campagne, il avait assuré André qu'il pouvait encore diriger un bureau et avoir des idées. Jean de Rohan et lui voulait d'ailleurs lancer un nouveau type de navire qu’ils appelaient la caraques de guerre.

Guillaume Chauvin avait passé le mois de novembre et décembre à contacter des familles illustres de France pour trouver une femme bien dotée pour son duc. Deux réponses étaient arrivées à Nantes. Deux grandes familles françaises : Gaston de Foix et Louis de Bourbon-Montpensier avaient accepté d’étudier sa proposition de mariage. Enfin, le rattachement du service des postes à sa chancellerie l'avait comblé d'aise. Même si l’ambassade à Rome n'avait pas obtenu un archevêché pour la Bretagne, des contacts avaient été pris et les clauses ecclésiastiques du traité d'Étampes reconnues par le Pape. L’évêque de Nantes n'avait plus qu'à s'incliner et le roi de France aurait bien du mal à revenir sur cette clause.

Pierre Landais avait reçu peu du duc. Ce dernier savait pertinemment qu'il se servait dans les caisses du duché. Les revenus des douanes avaient augmenté, les sècheries fonctionnaient bien, les fouages, les devoirs, les aides rentraient correctement et les contrats des bandes avaient été réglés. Même si le duc dépensait, surtout dans ses tours d’artillerie, le trésor ducal se remplissait peu à peu et les négociants nantais l'avaient même associé dans certaines affaires à gros bénéfices. Il avait beaucoup discuté avec deux lombards pendant l’automne Pierre Thedaldi et Thomas Bartoli. Ces hommes lui avaient donné une idée. Peut-être que son deuxième fils pourrait tenter cette nouvelle aventure et un petit voyage à Florence l'aiderait aussi à mûrir.

Jean de Bretagne dînait à côte de son père et écoutait les histoires du chevalier de Ranrouët. Sa tante l’avait accueilli à partir d'avril. Il avait découvert les forges, les forêts, les livres de son oncle et avait reçu ses premiers cours de français, latin et breton. Son père avait spécialement insisté sur ces derniers après le siège de Picquigny. Il avait aussi une petite cousine fort bruyante et de nouveaux jouets, des cavaliers, des canons et des franc-archers sculptés dans du chêne de Rohan. Il avait passé la meilleure année de sa vie, loin de l’étiquette de la cour et elle avait été pleine de découvertes qui le fascinaient encore. Il écoutait avec envie son voisin qui lui parlait de la mer et d’un petit navire fascinant, la caravelle. Il avait sept ans et toute la vie devant lui.

Le fils bâtard du duc se tenait loin de la table principale. La présence de l'héritier l'avait poussé à l'écart. François d'Avaugour avait 8 ans. Ce soir-là, il ressentit pour la première fois sa place d'enfant illégitime et il n'aima pas ça.
Armoirie de François d'Avangour, fils illégitime de François II de Bretagne et d'Antoinette de Bagnolet.

samedi 1 juin 2013

1470. Ep1. La Première Guerre de Bourgogne.

La Bretagne connut cet hiver là, son premier effort militaire important depuis 1465. En raison de l' Absence des bandes de Bretagne, le suc fit appel à ses franc-archers dès le mois de janvier et demanda au reste du ban de se concentrer à part égal en les villes de St Malo et de Nantes. L'annonce de cette mobilisation amena les nantais à armer une dizaine de navires qui vinrent renforcer la flotte ducale en l'estuaire de la Loire. Les Malouins firent de même de leurs côtés et le duc accorda un grand nombre de lettres de représailles. Fin mars, deux nouvelles caravelles commandées par Yann de Ranrouët rejoignirent la flotte.
En raison d'un temps très défavorable jusqu' en mars, la flotte nantaise ne hissa les voiles qu'en avril et mit le cap au sud. André. De Loheac commandait le gros et il confia les trois caravelles et ses meilleurs franc-archers à Yann de Ranrouët. Le délai avait permis l'entraînement des troupes qui y gagnèrent en cohésion. Devançant la flotte, Yann de Ranrouët devait s'emparer d'une place forte sur le littoral de Guyenne pour y créer une base de ravitaillement. Le vice-amiral de Bretagne ne voulait pas s'engager dans la Gironde mais bloquer l'estuaire. La cible désignée était l' île d'Oléron à l'embouchure du fleuve.


Reconstitution de la caravelle de Yann de Ranrouët par l'association de la marine à Port-François.
Yann fit débarquer ses troupes à l'ouest de l'île dans le village de pêcheur de St Denis. Il y captura trois familles et envoya les pères à André de Loheac pour servir de pilote. Progressant vers l'est, il s'empara dans la foulée de St Pierre d'Oléron. La garnison de Château-d'Oléron sortit de son refuge pour reprendre le contrôle de l'île. A la nuit tombée, les navires de Loheac jetèrent l'ancre au large de la petite cité. Les pilotes avaient rempli leurs rôles et la flotte avait échappé aux bancs de sable. La garnison se retrouvait prise entre deux feux. Incapable de reprendre St Pierre et d'empêcher in débarquement de la flotte en même temps, la garnison s'enferma dans la cité. Le lendemain, André de Loheac débarqua ses troupes. Il détacha 300 archers pour surveiller le pertuis et établit le siège de la cité avec 1400 hommes. Il ordonna à Yann de Ranrouet de rembarquer et de menacer l'estuaire de la Gironde. Lorsque le vice-amiral débarqua ses canons, la ville se rendit.
Le 5 mai, Yann de Ranrouët captura deux caraques bordelaises à l'entrée de la Gironde. Chargées de vins, elles permirent aux bretons de fêter leurs victoires. Cette prise confirma les craintes de la municipalité girondine. L'occupation de l'île d'Oléron permettait aux bretons d'assaillir le moindre navire qui sortait du port. La ville rassembla sa milice et arma quatre navires pour percer le blocus. La bataille navale qui s'en suivit, fut une nette victoire bretonne grâce à leur supériorité numérique. Les caraques armées de Loheac soutenues par les caravelles de Ranrouët prirent d'assaut les bordelais poussés hors de l'estuaire par la marée descendante. Incapable de se mettre à l'abri, deux navires furent pris, un incendié par son capitaine tandis que le dernier fut échoué sur un banc de sable. La perte de ses meilleurs équipages poussa les bordelais à supplier de l'aide auprès de leur duc.
La bataille de la Gironde. oeuvre anonyme de l'art breton du XIVe siècle. 

Celui-ci se trouvait à St Jean d'Angely où il rassemblait une armée, mélange hétéroclite de vassaux et de levées féodales, 5000 hommes peu confiants dans les capacités de leur chef. Il devait faire face à un contingent de l'armée royale venu de l'orléanais ainsi qu'à une chevauchée bretonne menée par François II en personne. Le duc de Bretagne accompagné de ses vassaux de Rohan et de Rieux se lança dans une vaste opération de pillage  en Saintonge. Avec 3000 cavaliers et 1000 de franc-archers, il traversa la Vendée début avril et ravagea la côte où les navires bretons pouvaient le ravitailler et rembarquer le butin. Depuis Nantes, Pierre Landais organisait les rotations avec l'aide des négociants nantais. L'accumulation d'opposants et de mauvaises nouvelles poussa Charles de Guyenne à retirer son armée vers Saintes puis vers St André de Lidon. sa constante retraite s'accompagna d'une désertion massive et il arriva à destination avec uniquement la moitié de son armée.
A la St Jean, le duc François dégagea les approches terrestres de l'île d'Oléron et prit le commandement des troupes de Loheac. Ne laissant que les 10 navires nantais, le vice-amiral reprit le chemin de la manche avec 8 lourdes caraques. Il confiait le blocus à Yann de Ranrouët qui reçut les compliments du duc pour ses actions. François Il ne voulait pas s'éterniser en Guyenne. Son trésorier lui avait précisé que ses finances ne permettraient pas de maintenir une armée et une flotte en campagne plus d'un an. Il envoya donc son chancelier Guillaume Chauvin en la ville de Bordeaux. En raison des ravages sur la rive nord de la Gironde et de la débandade de leur duc, les bordelais étaient prêts à négocier. Ils firent amende honorable, rouvrirent leur ville au commerce, payèrent réparations, et acceptèrent l'occupation de l'île d'Oléron par les bretons jusqu'à la paix signée avec le roi de France.
Bordeaux au XVIè siècle. 
Avec ses 2000 hommes, le duc de Guyenne se retira alors plus au sud où le trouvèrent les émissaires du roi de France. Une trêve fut signé contre la promesse par le duc de ne pas franchir la Gironde ou la Garonne. Les troupes royales occupèrent Saintes et St Jean d'Angely. Laissant des garnisons dans l'île d'Oléron, François II s'embarqua pour Nantes où il apprit que le roi de France avait eu un héritier. Il songea qu'après ces aventures guerrières, il devait se remarier et penser à fiancer son fils de 8 ans. 
Yann de Ranrouet et son ami Jean de Rohan voguèrent vers le Blavet puis les trois caravelles hissèrent les voiles pour la manche où elles arrivèrent à la mi-août.

vendredi 31 mai 2013

1469. Ep2. Chronique de François II. partie 1.

Le retour du duc en Bretagne fut lent. Si L’accord avec le roi de France avait pris du temps, il en profita aussi pour parcourir les vignobles angevins et y acquérir quelques fûts pour agrémenter sa table. A son arrivée à Nantes, le 18 février, il fut fêté par les marchands de la ville qui lui organisèrent une entrée triomphale. Ils se réjouissaient de l’alliance avec la France et des clauses du traité qui leur accordaient la paix et les libertés nécessaires à la croissance de leurs échanges. Grand Seigneur, le duc offrit en retour ses nouveaux fûts à la ville qui les mit en perce pour le petit peuple. Depuis cette date, il est coutume en la cité nantaise de ne plus fêter mardi gras mais de célébrer les Vins du Duc, sorte de Carnaval où ne se boit que des vins d’Anjou et, en particulier, des Coteaux du Layon.
Comme tous les deux ans, le duc convoqua ses états généraux pour la fin des moissons. Puis, accompagné de Pierre Landais, il se rendit à Vannes où il engagea une des réformes qui fit la grande prospérité du golfe du Morbihan. Il y multiplia les autorisations de sècheries, destinées à transformer les prises de la pêche côtière en aliment conservable et surtout commercialisable. Avec son autorisation, Pierre Landais étendit les années suivantes ces droits dans les pays de Nantes et de Retz. Le climat favorable et la proximité des ressources de sel permirent un développement important de cette pratique. Dés 1470, la Bretagne exporta de nombreux tonneaux de poissons salés vers la vallée de la Loire puis vers les ports d’Ibérie à partir de l’année suivante. Cela faisait un complément idéal pour le commerce du sel et celui des toiles. Les finances du duc s’en trouvèrent renforcées car il percevait un droit à l’exploitation pour cette activité.
A Pâques, le duc se trouvait en compagnie de Jean de Quelennec et André de Lohéac en sa bonne ville du Blavet. Ces deux compères qui se partageaient efficacement la direction de l’amirauté bretonne, y mettaient au point un chantier naval qui devait produire de nouveaux vaisseaux pour les forces du duc. Les actions en mer d’Irlande et en Manche pendant les années précédentes les poussèrent à construire un nouveau type de navire. Jean de Quelennec qui avait passé l’année 1468 à questionner des capitaines de commerce sur les nouvelles techniques navales, proposa de construire un navire d’origine portugaise : la caravelle. Petite, plus rapide et plus agile que les caraques, le navire avait plu au vice-amiral de Lohéac qui voulait un bateau capable de frapper dans les estuaires et les anses, espaces confinés fort dangereux pour les lourds navires qu’il commandait. Par l’intermédiaire d’un marchand, l’amiral avait engagé deux charpentiers de marine portugais. Arrivés en Mars, ils présentèrent au duc leurs dessins et Pierre Landais leur accorda les finances pour construire trois de ces navires. Il envoya un agent à Nantes recrutés des artisans habiles. Yann de Ranrouët, écuyer de Lohéac, plus connu sous le sobriquet de La Roche, fut chargé de négocier un contrat pour du bois de marine et pour l’enrôlement de charpentiers avec le comte de Rohan. Début mai, il était à Pontivy et achetait chêne et pins pour le compte de l’amirauté. Il y reçut une missive de son seigneur qui le convoquait à St Malo pour y rembarquer à destination de la Manche. La flotte partait au secours des marins normands. Laissant le soin des livraisons à ses clercs, Jean de Rohan accompagna son nouvel ami.
Schéma de la Caravelle battant pavillon portugais. les Bretons l'appelaient familièrement Carvel
Fin avril, Le duc s’engagea sur les chemins du pèlerinage de Bretagne. Le Tro Breizh le mena à travers l’ensemble de son duché. Il se rendit d’abord à Morlaix par la cote sud. Il constata dans cette ville une réelle prospérité qui commençait à s’étendre dans les campagnes avoisinantes. Puis par Tréguier où il séjourna le 19 mai pour la fête de Saint Yves, il rejoignit St Malo et y retrouva Jean de Rohan, passionné par l’armement de son premier navire. Le duc et son trésorier général discutèrent longuement avec lui des réformes qu’il avait appliquées dans son comté de Léon. François II resta dans la cité corsaire jusqu’au départ de la flotte puis s’en alla au Mont St Michel y prier pour le salut des marins et le rétablissement de la duchesse. Le duc traversa la baie, pieds nus et vêtu d’une simple chemise de chanvre. Il monta jusqu’au monastère et demanda pardon à l’archange pour l’incendie de 1204 causé par des chevaliers bretons. Le lendemain, après une nuit de pénitence, il reçut l’eucharistie des mains de l’abbé puis celui-ci lui rendit hommage devant l’ensemble de son chapitre. Enfin, il offrit une fête aux habitants pour célébrer le rattachement du Mont à la Bretagne. Si les précédents ducs avaient été incapables de conquérir la forteresse par la force, en deux jours, le duc la gagna par le cœur. Il sortit de l’ile en grand apparat au plus grand plaisir des habitants qui acclamèrent leur nouveau duc. Enfin, après un détour par Fougères où il inspecta rapidement des travaux de défense, François II chevaucha vers Nantes car la maladie de la duchesse s’était aggravée.
Représentation du Mont St Michel dans les Riches Heures du Duc de Berry

mercredi 22 mai 2013

1467. Ep3. Chronique des Grands Hommes de Bretagne.

François II passa l’hiver en sa bonne ville de Nantes où il surveilla le début des travaux du château. Il augmenta ses défenses et y adjoignit un logis pour son conseil et sa cour. En avril, il se rendit à Ancenis sur l’invitation de Louis XI. Après trois semaines de négociations et surtout de banquets, le jour de Pâques, le duc accepta une alliance défensive contre 200.000 livres tournois et le rachat du comté de Penthièvre pour 100.000, payées intégralement par Louis XI : il se convainquit que c’était une bonne affaire. Le 25 mai, les ambassadeurs du duc renouvelèrent la trêve d’un an avec l’Angleterre malgré la guérilla navale qui se poursuivait dans la Manche. En juin, il se rendit à Clisson où il assista au 4eme anniversaire de son fils. Jean de Montfort-L’amaury abandonna ce jour-là ces robes d’enfant et revêtit pour la première fois des chausses et un pourpoint. Il célébra la majorité de son beau-frère Jean II de Rohan, vicomte de Rohan, de Leon ; comte de Porhoët, seigneur de Blain, de la Garnache et de Beauvoir sur Mer, époux de Marie de Bretagne, sœur de la duchesse Marguerite. Le duc présida les Etats de Bretagne du 15 aout au 15 septembre en la ville de Vannes. Il y imposa la création des Grands Jours, cour d’appel souveraine copiée sur le parlement de Paris. En octobre, il se déplaça à Angers où il rencontra le Roi René. Les deux ducs passèrent un accord sur le commerce des vins et du sel qui limitait les péages sur la Loire. Puis, il rentra à Nantes où il redessina pour la énième fois les plans du château en y incluant une tour d’artillerie. Le plan fut finalement dédié au renforcement de la forteresse d’Ancenis.
Chateau des ducs de Bretagne à Nantes
Pierre Landais, Trésorier Général du duché, suivit son duc jusqu’à la mi-septembre. De Janvier à Mai, il s’intéressa au commerce et investit personnellement dans la construction navale et en tant que trésorier général dans les mines de plomb argentifère du Huelgoat. Il créa un quai dans la ville de Blavet (Port Louis, en face de l’actuelle Lorient) et rénova la route qui reliait cette ville au Huelgoat par Carhaix. Pendant l’été, il prépara une vaste réforme de l’administration centrale du duché, réforme qu’il soumit au duc en aout. Il en obtint l’application malgré l’opposition de Guillaume Chauvin. En septembre, il fit approuver par les Etats un recensement de la population fiscale pour réévaluer les fouages (impôts par tête).De Vannes, le jour de la St Michel, il se rendit sur le blavet pour vérifier l’état des travaux. Puis il termina l’année à Nantes pour mettre en place les conseils dont les membres étaient nommés par le Duc.
Guillaume Chauvin conserva son poste de Chancelier et de garde des sceaux. Il rénova son administration en créant quatre services spécialisés : les Archives ducales, la vice-chancellerie de Basse- Bretagne, la vice-chancellerie de Haute-Bretagne et enfin, la vice-chancellerie d’outre-duché qui s’occupa de la correspondance avec les puissances étrangères et qui fut toujours sous la direction directe du Chancelier. En avril, il joua un rôle central dans les négociations et poussa le duc à assurer la paix aux frontières de son duché par une alliance avec la France. Il le convainquit de racheter le comté de Penthièvre pour diminuer l’influence de cette famille car elle avait des droits sur la succession des Montforts. En septembre, il obtint des Etats et du duc que le Chancelier représenterait le Duc en ses Grands Jours et en ses conseils si celui –ci s’absentait. Il fit recruter des juristes parisiens et offrit à plusieurs maîtres réputés du parlement de Paris le poste de premier président du parlement ainsi que celui de doyen du collège de droit de l’université de Nantes. Jean Buré, juriste originaire de Montfort-L’amaury et maître des requêtes de Paris, accepta.
En janvier, Jean II de Quelennec, amiral de Bretagne, obtint du duc l’autorisation d’armer un escadron de cinq navires destinés à pourchasser les pirates anglais et bretons qui sévissaient le long du littoral nord. Homme trapu et ventripotent, bien plus à l’aise sur le pont d’un navire qu’à cheval, Jean II de Quelennec finança l’opération avec ses parts de la vente des lettres de marques et pourchassa pendant tout le printemps et l’été les navires anglais qu’ils soient pirates ou non. En juillet, il embarqua Jean de Rohan qui désirait s’instruire des choses de la mer. Jean de Quelennec poussa son escadron jusqu’à l’ile de Jersey à la St Michel. Fin octobre, de retour à Nantes, il décréta que les navires de Bretagne devait porter le drapeau blanc frappé d’hermines ou celui à la croix noire frappé d’hermines pour faciliter leur identification. Si l’opération anti-piraterie n’eut pas les succès escomptés, les petits navires pirates s’enfuyant à la vue des lourdes caraques armées, elle facilita le commerce dans la manche, permit quelques prises de navires anglais et vit le premier usage de couleuvrines (canons de faible calibre) sur des navires bretons. Enfin, elle décida Jean de Quelennec à chercher un navire plus rapide, plus manœuvrant et capable de s’approcher des hauts fonds dangereux pour les lourdes caraques.
André de Lohéac resta à Nantes jusqu’en mars puis se rendit en son domaine de Montjean en Mayenne où il fit réparer le château mais ne le renforça pas. En avril, il demanda au roi louis XI de venir lui faire sa cour. Celui-ci refusa et André de Lohéac voyagea jusqu’à Machecoul dans le pays de Retz dont il entreprit le renforcement. Il agrandit notamment les meurtrières. Il put ainsi armer ses tours de canons. Comprenant qu’il ne s’agissait que d’un pire-aller car les servants étaient mal protégés, il dessina une tour circulaire aux murs très épais et aux étages renforcés avec deux hauteurs de canons donnant de la gueule dans des meurtrières équipés de volets protecteurs. Il y passa son été. De nouveau, en septembre, il écrivit au roi de France espérant un changement d’opinion sur sa personne. Louis XI ne répondit pas. En octobre, il se rendit à la cour de Bretagne et devant les grands officiers du duché, il demanda au duc à prendre du service sous son commandement. Lors de la réforme des conseils, François II le nomma membre permanent du Grand Conseil.
Tour d'artillerie du château de Fougères
construite sur les plans d'André de Lohéac
 (source : mesvieuxchateaux.blogpost.com)
Jehan II de Rohan parcourut ses fiefs pendant l’hiver et le printemps. Il rencontra en avril les marchands et les seigneurs du Léon qui l’informèrent sur les possibilités de développement du textile dans cette région. Il séjourna à Morlaix et assista à l’exportation des toiles de lin vers le Portugal. A la St Jean, il célébra sa majorité et rendit l’hommage-lige à son beau-frère le duc. En juillet, il participa à la croisière navale de l’amiral de Bretagne et y passa haut la main son baptême du feu. Débarqué à St Malo avant la virée sur Jersey, Jehan de Rohan traversa la Bretagne du nord au sud pour assister aux Etats à Vannes où il soutint les décisions de son beau-frère. Il y fit un discours sur l’importance du commerce et des liaisons maritimes qui réjouit les représentants des villes. En octobre, de retour au château de Josselin, il éplucha ses finances et planifia l’extension des forges de Pontivy et de Josselin.
Chateau des Comtes de Rohan à Pontivy

jeudi 16 mai 2013

1466 Ep2 EN BRETAGNE,

Une troupe de cavaliers trottait sur la route de Guérande à Clisson. Le crachin pesait sur les lourdes capes de laine. Le duc François pestait contre le vent et cette pluie fine qui pénétrait jusqu’à ces chausses. L’année avait pourtant bien commencé et il avait passé des fêtes excellentes. Malgré un certain endettement, il avait les fonds nécessaires pour ses petits plaisirs et ceux de sa maitresse. Son fils grandissait. Seule, sa femme lui causait du souci. Elle semblait ne plus pouvoir enfanter malgré tous ses efforts. Elle était constamment alitée depuis l’automne. Le duc était sur le chemin du retour. Il avait passé la semaine à Guérande où il avait rencontré les principaux marchands de sel de son duché. Ce séjour avait été désagréable. Loin de la douceur nantaise, de sa maitresse et de son fils, le duc s’était ennuyé ferme en compagnie de marchands chicaniers et pinailleurs qui n’espéraient que profits et bénéfices. Il avait fait tout cela pour ne plus entendre son trésorier général Pierre dire qu’il n’avait pas assez d’argent. Soupirant, il se dit que le duché était sorti plus fort et plus riche de cette réunion.
Pierre Landais souriait. Le duc avait cédé. Sa cour assidue, sa capacité à lever des fonds pour les plaisirs du duc et quelques remarques habiles et bien placées avaient créées cet évènement. Pierre Landais voulait renforcer le duché de Bretagne et lui rendre la splendeur du royaume breton du Xè siècle. Bien sûr, sa fortune en profiterait. Ainsi, sa Trésorerie générale avait gagné un nouveau poste : celui de Receveur général des Devoirs (impôts indirects). Il allait confier ce travail à un homme de confiance et en tirerait des bénéfices politiques et financiers. Il avait tout le temps pour y penser. Mais ce soir, il comptait se détendre. Cette semaine de négociation avait été rude d’autant plus que le chancelier du duc Guillaume Chauvin intriguait contre lui. Pour Pierre, le chancelier aimait trop la cour de France et n’avait pas compris qu’il valait mieux être un grand parmi les petits qu’un petit parmi les grands, surtout français. Les satisfactions et les possibilités étaient bien plus nombreuses chez les « petits bretons ».

Pierre Landais, Trésorier général du duché de Bretagne.
Le Chancelier lui râlait profondément dans sa barbe. Il avait perdu ce combat. Ces tentatives pour contrer le trésorier n’avaient pas fonctionné. Les marchands demandaient trop. Foutus financiers qui exigeaient baisse générale des taxes, fin des péages ou encore un état des marchands au Etats de Bretagne ! Un d’entre eux aurait même parlé de charte de commerce dans une auberge. Ces hommes avaient trop de puissances, trop de prétentions et ils en gagnaient de plus en plus ! Si la ligue du bien public avait ralenti le commerce, il avait repris plus intensément dés le retour du printemps. Le recrutement des bandes n’était qu’un camouflage pour des opérations mercantiles. Certains nobles s’engageaient même dans le commerce du vin, d’autres finançaient des forges. Une honte, un déshonneur ! Il faudrait renforcer la tradition et revenir aux vraies valeurs de la noblesse comme en France !
Un quatrième cavalier chevauchait pesamment derrière les trois hommes les plus puissants du duché de Bretagne. André de Lohéac n’était plus très jeune. Il n’avait ni sa souplesse d’antan, ni l’entrain habituel. Le traité d’Etampes avait été une déception, il n’était pas rentré en grâce auprès du roi de France. Ses succès à Montlhéry et à Pontoise avaient joué contre lui. Le roi lui avait redonné accès à ses biens français mais refusait de le recevoir à la cour. N’étant plus ni amiral, ni maréchal de France, ses pensions et ses pouvoirs avaient disparus. Il s’en était donc retourné dans le pays de Retz et le duc l’appelait de temps en temps à la cour pour profiter de sa compagnie. Bon vivant comme le duc et appréciant la compagnie de François II, le maréchal de Lohéac s’interrogeait sur son avenir. Qui lui offrirait les meilleures opportunités à l’avenir ? Devait-il faire le pas décisif et demander à se mettre au service de la Bretagne ? Louis XI ne lui pardonnerait pas s’il se rangeait dans le camp breton avant de regagner la grâce royale. Ayant assisté aux négociations d’Etampes, André de Lohéac savait que le roi menait son royaume d’une main de fer dans un gant de velours. D’un autre côté, le duc était ouvert et aimable mais peu intéressé par son gouvernement. François II lui demandait encore conseil lors d’affaires militaires mais jamais officiellement pour ne pas contrarier le maréchal de Bretagne. Pourtant, le duc pourrait lui offrir une liberté d’action que l’araignée française n’accordait à personne et André avait quelques idées personnelles à réaliser de son vivant.
Pendant ce temps, à Clisson, le trésorier des guerres consultait le compte-rendu de la réunion apporté par un messager. Le duc avait pris les bonnes décisions pour mieux contrôler le commerce. Mais la contrepartie était bien plus intéressante. François II et le trésorier général avait essayé de concocter un système de mercenariat naval par l’usage des lettres de marque et de représailles. Certes, François II devra baisser le tarif des lettres de marque d’un tiers et ne percevra qu’un huitième de la valeur des prises. Mais les corsaires devront embarquer et solder une dizaine de franc-archers qui tiendront un double du journal de bord. De plus, ils pourront se faire engager par des puissances étrangères avec l’autorisation des autorités ducales. Ils devront verser un douzième de leur part de prises au duc et embarquer le même nombre de franc-archers. Il constata que les autres modalités étaient les mêmes que celles du contrat des bandes. Le trésorier se doutait bien que le contrôle serait peu efficace. Mais, si ça marchait, cela créerait de facto le noyau privé d’une marine de guerre. Lohéac avait vraiment des idées contagieuses.